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Lettre à un ami retraité

Publié le par Veilleurs

Lettre à un ami retraité

                

Mon cher Maurice,

 

Je reste sur notre dernière rencontre qui m’a fait énormément plaisir, mais je ne t’ai pas trouvé au meilleur  de ta forme, tu m’expliquais maladroitement que de te retrouver sans rien faire ne te donnait aucun goût à vivre, que tu te sentais soudain devenu vieux…

Que te dire ?

Porté, balloté sur le grand fleuve des mots, dans leur mouvance sans fin, un silence soudain s’est imposé entre nous, une sorte de cri silencieux, nous hurlions dans nos têtes, les mots manquaient…

S’imposait à nous “Être ou ne pas être”, le choix se posait aspiré par un sombre vertige, celui de disparaître sans laisser de trace… A peine nés à la vie que nous voilà mortels. Comment donc nous éloigner de la fatale accolade ?

Une solution éphémère existe, celle de prétendre que la pensée est immortelle et nous donne à jamais une identité, mais ce n’est, hélas, que pour un temps, juste le temps de réfléchir sur le “qui sommes-nous ?” qui revient en force et donne un coup de balai aux pensées inutiles.

En fait, la réponse est peut-être dans la perception relative du temps qu’il nous reste à vivre. C’est plus l’espérance de vie que la vie elle-même qui détermine la vie. Je peux vivre encore trente ou quarante ans et j’ai l’impression d’être en vie. Je peux vivre encore dix jours et je suis déjà mort. Pourtant les éphémères vivent un jour, vivent-elles ? Souvent nos pensées sont très répétitives et en trente ou quarante ans, il n’est pas sûr que nous ayons plus de pensées qu’en dix jours. Pourquoi ne nous adapterions nous pas au temps supposé qu’il nous reste à vivre ? Pourquoi avons-nous cette perception relative de la vie, du temps à vivre quand l’important n’est pas de vivre longtemps mais de vivre. Une certitude: quelle que soit la durée de cette vie, elle finira par s’arrêter et nous n’emporterons avec nous, aucune marque de notre vie passée. La vie n’existe pas au passé, pas plus qu’au futur, elle n’existe qu’au présent et peu importe la durée de ce présent, c’est l’instant qui nous fait prendre conscience qu’on est en vie.

Alors, profitons de cet instant et vivons avec  la promesse d’être encore en vie demain. Le sentiment de vie ne serait pas l’expérience du présent, mais la probabilité du lendemain, une sorte de vie virtuelle, toujours en devenir, ce qui expliquerait l’incroyable succès du monde virtuel d’aujourd’hui.

J’ai été tellement content de te retrouver, nous avons encore tant et tant de choses à nous dire et à partager, rencontrons-nous à nouveau et pourquoi pas au sein d’une amicale légionnaire entourés des nôtres.

Amitié légionnaire.

Christian Morisot

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Lettre d'ailleurs nº 173

Publié le par Veilleurs

Suzy Solidor par Tamara de Lempicka

Suzy Solidor par Tamara de Lempicka

Je suis un légionnaire

L’adjudant-chef Ragot, passionné d’histoire légionnaire, est un ami. Lorsqu’il découvre une « perle » en matière historique où en littérature légionnaire - parfois les deux se rejoignent - il me fait part de sa découverte. C’est ainsi qu’il me fit connaître un livre publié en 1938 par la Librairie Arthème Fayard, écrit par Jean Martin, légionnaire.

Jean Martin est de ces anciens oubliés par l’histoire. Cependant, son livre a deux particularités :

        -il l’écrivit à l’instigation et pour faire plaisir à celle qui fut sa marraine de guerre, Suzy Solidor, chanteuse, artiste de cinéma (La Garçonne), romancière, maîtresse du célèbre aviateur Jean Mermoz, vedette incontestée des nuits parisiennes et dont le portrait fut peint par les plus grands peintres de l’entre-deux-guerres tels Raoul Dufy, Maurice de Vlaminck, Yves Brayer, Picabia, Man Ray, Domergue, Van Caulaert, van Dongen, Greuell, Foujita, Marie Laurencin, Francis Bacon, Jean Cocteau… son portrait le plus célèbre a été réalisé para Tamara de Lempicka en 1933,

       -et ce livre fut préfacé, fait assurément rare, par le Général Rollet. C’est cette préface que je propose aujourd’hui de découvrir :

"La Légion étrangère! La mystérieuse et légendaire Légion, est-il chose qui ait entendu plus de sottises racontées sur elle ?

La campagne menée par l’Allemagne avant la guerre, tellement odieuse et mensongère qu’elle amena la protestation indignée de légionnaires allemands, a laissé en France des traces difficiles à effacer sinon indélébiles.

Combien mettent encore sur le même plan la Légion et les Bataillons d’Afrique, sans réfléchir que la Légion n’est composée que d’engagés volontaires, exclusivement ? N’y vient que celui qui le veut bien. Le fait qu’aucune pièce justificative d’identité n’est exigée du candidat légionnaire n’entraîne pas que celui-ci soit un criminel. Il y a deux raisons pour que ces derniers s’en abstiennent : ils y seraient d’abord immédiatement cueillis, puis la Légion demande une somme de travail et de courage constants qui n’est pas le fait de ces gens-là !

La Légion étrangère est une arme comme les autres, soumise aux mêmes règlements avec cette différence qu’on y admet des étrangers. Elle y ajoute, avec une forte discipline, un admirable esprit de corps aidé par une tradition glorieuse et la volonté de toujours accomplir ce qu’on lui demande. Bien entendu ce ne sont pas de petits saints que les légionnaires ; ce sont des hommes rudes, rompus au dur métier que l’on exige d’eux, francs jusqu’à la brutalité parfois ; sûrs et admirablement disciplinés dans tous leurs actes, et pourtant rouspéteurs, mais, comme les grognards de l’Empire, ils rouspètent mais ils marchent !

Et puis, enfin, leurs détracteurs songent-ils que chaque légionnaire qui tombe épargne la vie d’un Français ? Leurs pertes sont souvent cruelles, et personne n’en parle, ce sont les morts anonymes et que l’on ignore : Ils ont beau s’être engagés pour ça, dit-on, on doit respecter leur sacrifice, et leur dévouement à la devise de leur drapeau : Honneur et Fidélité !

Demandez aux officiers qui ont eu l’honneur de les commander ce qu’ils pensent d’eux ! Ceux qui y ont goûté veulent y rester, car ils savent bien, s’ils ont pu gagner l’estime et le cœur de ces hommes, que l’on peut demander tout à un légionnaire, qu’il vous suivra partout et ne vous abandonnera jamais, même mort, et que s’il échoue quelque part, c’est que la chose est impossible.

On leur reprochera, quand ils viennent au repos, de manquer de discrétion dans leur détente, de faire des bringues et de prendre des cuites sensationnelles : et pourquoi pas ? Il faudrait avant de critiquer songer à la vie qu’ils ont menée pendant des mois, en alerte constante, couchant sous la tente sans se déshabiller jamais, combattant ou faisant comme les Légion romaines les travaux les plus divers et les plus rudes, et n’ayant le soir d’autre distraction que de se coucher au plus vite pour, après un sommeil pesant, être prêts à recommencer le lendemain… Et des esprits chagrins ou timorés qu’offusque le moindre écart voudraient empêcher ces braves gens, une fois au repos, de mettre à s’amuser la même ardeur qu’ils mettaient au travail ? Et puis, cette halte dans leur vie dangereuse est peut-être la dernière ; ils en profitent, et largement, mais s’ils vont parfois un peu loin, peut-on le leur reprocher ?

Je terminerai en citant ce qui écrivit sur la Légion un jeune engagé de 1914, un de ceux qui crurent que leur devoir était de défendre la France où ils vivaient. Il est aujourd’hui professeur agrégé dans un de nos grands lycées, le premier peut-être, et son témoignage, désintéressé, est à retenir."

« Un cloître, il n’est peut-être pas de terme plus exact pour définir ce qu’est vraiment la Légion.

« Un cloître, car c’est un abri pour les désemparés, un refuge pour ceux qui ne peuvent pas vivre la vie du siècle, mais dont le cœur est trop droit pour chercher à en troubler l’ordre ; un milieu d’abnégation, de renoncement, où l’on pratique les vertus du chrétien et celle du soldat : foi, espérance, solidarité, vaillance ; un prieuré, un ordre militaire laïc, où il y a un « supérieur », le chef, une « règle », la discipline, un « culte », celui du Drapeau.

« Pourtant ce n’est pas la vie cloîtrée, la cellule solitaire, que trouve le légionnaire ; ni dans les grandes casernes blanches de Bel-Abbès, ni quand il s’en va courir le bled saharien, affronter les Berbère de l’Atlas, le tigre ou la sagaie dans la brousse tropicale, les fatigues et les dangers de la guerre, les marmites et les mitrailleuses. Mais c’est précisément parce que la Légion n’est pas un couvent comme tous les couvents, c’est parce qu’elle répond à d’autres besoins, qu’elle est nécessaire. Sa création, son entretien, sont de la part de la France non point « l’intolérable manifestation d’impérialisme » que veulent y voir ses ennemis, mais une bonne action, une « institution charitable ».

« Le pays qui a ouvert ce « lieu d’asile » a bien mérité de l’humanité.

« On entre à la Légion, bien souvent, comme on entre au couvent, par désespoir d’argent, désespoir d’amour, désespoir d’honneur… On y entre par dégoût de la vie, par dégoût des hommes ou de soi-même… On y entre pour disparaître, pour oublier, pour être oublié…

« Mais il y vient aussi des hommes épris d’aventures, gênés dans leur passion d’activité par les règles, les nécessités de la civilisation. Rebut des Nations ? Que non pas ! Les légionnaires, dans leur ensemble, représentent tout ce qui a de bon, de plein de cœur, dans l’élément indépendant que comporte toute société. Certains ont, il est vrai, des fautes à racheter, mais pour le plus grand nombre, la faute essentielle, si c’en est une ! est de n’avoir su se plier à quelque mesquinerie de la vie moderne.

« Oh ! sans doute il y a des motifs classiques dans les engagements à la Légion : en première ligne le « cafard », le coup de tête, le désir de voir du pays. Il y a les sans travail et les meurt-de-faim, avec la certitude de la gamelle. Encore cet argument ne décide-t-il que ceux qui ont du cœur. Il y a enfin, pour tous ceux que poursuivrait chez eux le ressentiment des passions politiques, un asile inviolable.

« N’oublions pas que de 1870 à 1914, la Légion a été le refuge de ceux qui gardaient au cœur l’amour de la Patrie perdue. Maintenant, grâce au ciel, les Alsaciens et les Lorrains n’ont plus besoin de venir à la Légion pour servir la France, mais quels fiers légionnaires ils ont été !

« Quel qu’en soit le mobile, ce n’est pas une conduite banale, ni blâmable, que celle de l’homme qui, volontairement, réclame et accepte le devoir militaire, s’attache à son drapeau, s’engage à le défendre jusqu’à la mort… et qui tient son serment !

« Qu’importe, quand la Légion passe, que les chiens viennent aboyer après elle !... »

                                          Général Rollet, Inspecteur de la Légion étrangère

Antoine Marquet

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Lettre d'ailleurs et d'ici

Publié le par Veilleurs

Le général d'armée Jean-Claude Coullon. (Peinture de A.Rosenberg)

Le général d'armée Jean-Claude Coullon. (Peinture de A.Rosenberg)

 La grande révolution légionnaire de 1984

Alors que le temps s’écoule, que nos heures s’évanouissent, il nous faut sauver ce qui le mérite. Pour ce faire, encore faut-il que nos mémoires vivantes avant de partir pour leur dernier bivouac veuillent bien confier leurs souvenirs.

Le conte de l’été, publié récemment, avait pour finalité de faire connaître, sur le mode plaisant certes, une histoire vraie de la Légion des sables. Cette Légion du désert qui a forgé et vu naître une grande part de sa légende. Plus tard, d’autres défis se sont présentés à elle…

Les sursauts de l’Histoire jettent souvent aux oubliettes des pans entiers de la mémoire collective. Déjà au lendemain de la Grande Guerre beaucoup prétendaient “qu’il va suffire d’un peu de temps, à peine, pour emporter avec nos monuments, le petit plan de poussière qui les supporte…”

Peut-être que l’on a tort de parler, dans certains cas, de mérites ou de démérites, de vertus ou de vices. Pourtant, nous restons convaincus que ce qui est digne d’être gardé en mémoire doit être classé dans une catégorie qui le définisse : la Nécessité.

Nécessité d’être le plus fort et le plus heureux ou de disparaître, urgente nécessité de devancer le temps et de courir l’espace sous peine d’être écrasé; l’homme lutte sans cesse avec le nécessaire; sa pensée, son courage reçoivent une stimulation furieuse d’où peuvent provenir les sursauts, les progrès, les exploits, les accès de sublime vertu, les coups de génie humain.

C’est ce qui lui apparaissait comme une nécessité intangible au profit de la Légion moderne qui a guidé la pensée du général d’armée Jean-Claude Coullon, commandant alors le Groupement de Légion étrangère, pour concevoir le Commandement de la Légion étrangère.

Conscients de l’éphémérité de la mémoire comme celle de l’éclat du papillon, nous lui avons demandé de nous confier son témoignage, ses souvenirs, sur son action visant la création d’un commandement unifié de la Légion étrangère et ce qui en découle et de fonctions et/ou concepts qui allaient ouvrir de nouvelles voies à une Légion progressant avec son temps - même si l’une de ces créatures a échappé à la volonté spécifique de son créateur : le code d’honneur -; nonobstant les craintes de certains échelons à l’esprit quelque peu étriqué, sinon «complotiste ».

Nous sommes particulièrement honorés que celui qui fut notre chef estimé puisse encore s’intéresser à nous au point de nous offrir une telle page d’histoire de la Légion contemporaine, et de nous autoriser à la publier car nous savons que

« …lorsque le silence se creuse le long des tombes closes… » surgissent toujours, ici ou là, des historiens de fortune qui distordent, volontairement ou non, la réalité.

Le général Coullon a commandé dans tous les grades, jusqu’à et y compris, celui de général de brigade dans les rangs de notre chère Légion. Il a assumé quelques-unes des plus hautes fonctions pouvant être occupées par un officier général, il a un passé au service de la France hors du commun, il a présidé aux destinées de la FSALE pendant onze longues années, il a imaginé et fait voter la loi «Par le sang versé», il est titulaire des plus hautes dignités en matière de décorations, c’est dire qu’il n’a rien à prouver ni à faire valoir. C’est donc dans le registre du faire-savoir que s’inscrit ce témoignage que nous lui avons demandé. Soyez en remercié ici, mon Général. Antoine Marquet et Christian Morisot

                                                          -oOo-

 

Le Commandement de la Légion étrangère

Par le général d’armée (2s) Jean-Claude COULLON, ancien commandant de la Légion étrangère 1982-1985.

       Nous avons appris au fil du temps que rien de grand ne peut se faire seul.

La préparation de la mission “Beyrouth” (FMSB) m’avait conduit à porter la priorité de mon effort de commandement sur la 31e Brigade. J’allais, dès mon retour du Liban, donner la priorité à l’organisation de la Légion, organisation à laquelle j’avais beaucoup réfléchi durant mon commandement de la 13e DBLE et mon passage au cabinet du Ministre. Mon ambition était de jeter les bases pour en faire l’outil de combat le plus solide et le plus moderne de l’armée de terre, avec pour fil directeur la volonté de voir former le légionnaire comme un compagnon d’armes et non comme un matricule, fort au physique comme au moral et comme un soldat indiscutable au plan de la compétence et de l’éthique. Pour atteindre ce but, il me fallait disposer d’une autorité formelle sur l’ensemble de la Légion, ce qui n’était pas le cas dans ma fonction de commandant du Groupement de la Légion étrangère. Il me fallait aussi réorganiser en interne la “maison-mère” afin de faire d’Aubagne le centre d’autorité non seulement moral mais organique de la Légion.

Pour la conduite de cette action, je vais avoir la chance de disposer de trois atouts majeurs.  

       1- Je connais le ministre Charles Hernu et le chef d’Etat-major de l’Armée de terre. Le général Imbot est un ancien légionnaire de la “13” en Indochine et nos relations s’inscrivent dans l’amitié depuis que j’ai été son adjoint au bureau Infanterie de la DPMAT en 1973.

       2- Les régiments sont commandés par une équipe de colonels de très grande pointure et d’une totale discipline intellectuelle: Germanos (2eREP), François (2eREI), Gosset (3eREI), Colcomb (4eRE), Mayer (5eRMP), de la Presle (1erREC), Cler (1erRE), Rideau (13eDBLE). 

        3- D’une équipe de “collaborateurs” d’une exceptionnelle qualité tant à l’Etat-Major du GLE qu’au niveau des chefs de corps.

Je vais aussi avoir la chance d’une opportunité: la dissolution de la 31eBrigade.

1984 Va donc être la grande année d’une organisation en profondeur de la Légion étrangère. J’y ai consacré la majeure partie de mon action avec la ferme volonté de convaincre de sa nécessité la haute hiérarchie et de réussir ce pari sur l’avenir. Pour décrire cette organisation je vais employer le “je” mais en fait, si en tant que Chef je suis bien le décideur, je bénéficie, comme je l’ai souligné dans mes “atouts” d’une solide “équipe” - mes adjoints, mes chefs de bureau de l’EM, les chefs de corps - d’une exceptionnelle qualité dont les conseils m’ont toujours été d’une aide précieuse. Cette réorganisation est donc au niveau de mon E.M. et des chefs de corps une œuvre collective.

Le calendrier de cette réorganisation

Le 30 juin 1984, la 31eBrigade est dissoute et donne naissance à la 6e Division Légère Blindée dont le PC est à Nîmes.

Une grandiose prise d’armes, présidée par le général Forray, commandant la Force d’Action Rapide (FAR), rassemble une dernière fois au quartier Viénot toutes les unités de la Brigade. J’ai convié à cette cérémonie, en souvenir de notre “campagne” de Beyrouth, le vice-amiral Klotz, commandant l’aviation embarquée et le groupe des porte-avions.

Une page est tournée.

Le 1er juillet, je deviens le premier commandant de la Légion étrangère (enquête faite il a bien existé un commandement de la Légion (COLE) de 1955 à 1957 mais ce commandement ne regroupait pas toutes les unités Légion). En effet, jusqu’à cette date - juillet 1984 -, la République n’avait pas voulu, disait-on, rassembler les unités de la Légion sous un commandement unique, mettant, sans doute, en application l’adage historique: “Rome, prends garde à la colère de tes légions”.

Tous mes prédécesseurs, depuis le général Rollet en 1931, n’avaient été, au mieux, que des inspecteurs techniques de la Légion étrangère. Les généraux inspecteurs furent au nombre de six: Rollet (1931-1935), Montclar (1948-1950), Lennuyeux, Gardy, Morel, Lefort (1955-1964). En 1972, une nouvelle formule est créée pour donner un semblant de cohésion à l’ensemble Légion: le Groupement de  Légion Etrangère (GLE). Mais ses chefs successifs, les généraux Letestu, Foureau, Goupil, Lardry et moi-même, n’ont en fait que des prérogatives d’inspecteur technique sur les 6 autres régiments qui ne sont pas placés sous leur autorité directe. Or, l’arrêté signé Charles Hernu, qui fonde désormais le commandement, stipule: “l’officier général commandant la Légion étrangère exerce ses attributions sur l’ensemble de la Légion étrangère”. Cet arrêté, nous l’avons élaboré à trois: Le Corre, Forcin, Coullon. Pas une ligne n’a été modifiée par le Ministre, alors que l’EMAT, fort d’idées préconçues sur les soi-disant appréhensions politiques vis-à-vis d’un tel commandement, m’avait prédit que le Ministre ne le signerait pas! L’objectif principal est atteint, mais l’effort d’organisation ne s’arrête pas là.

Le 5e RMP redevient le 5e Régiment étranger et le 6e Régiment étranger de génie est créé. Le 1er juillet, le 5e Régiment Mixte du pacifique (RMP), où la Légion est l’élément dominant avec 60% des effectifs, retrouve sa filiation légitime de 5e Régiment étranger renouant ainsi avec le passé prestigieux de notre “régiment du Tonkin” de l’épopée coloniale. J’avais demandé cette nouvelle appellation au général Imbot au retour de mon inspection de décembre 1983 à Mururoa. Il avait immédiatement acquiescé et décidé la mesure. Un régiment doit avoir des “racines”, il y puise une grande partie de ses forces morales. Les sapeurs du Génie et les militaires du Matériel qui servaient au 5e RMP ont été très fiers de porter, comme leurs camarades légionnaires, le béret vert pendant leur séjour en Polynésie. Et puis le terme “mixte” prêtait à ambiguïté. Certains pensaient même qu’il s’agissait d’un régiment où hommes et femmes étaient à parité. Enfin et surtout, le 1er juillet, la Légion compte un régiment de plus, le 6e régiment étranger de génie (6e REG). C’est une première dans son histoire de compter un régiment de cette arme dans ses rangs. Je l’avais demandé pour élargir notre “palette” interarmes. En contrepartie, je sacrifiais la Compagnie Renforcée de Travaux Routiers de la Légion Etrangère (CRTRLE) qui, depuis 5 ans, jouait les terrassiers dans le camp de Canjuers.

Les circonstances exactes de cette création

A mon retour de la mission “Beyrouth” (FMSB) de la 31e Brigade, en 1983, j’avais fait part au général IMBOT de l’importance du rôle qu’avait joué l’unité du 17e RGP placée sous mes ordres. J’avais, à la fois, été impressionné par la remarquable qualité professionnelle de ses personnels mais aussi par leur “usure” rapide, leur régiment étant l’unique régiment de génie d’assaut de notre armée. Il en avait convenu et m’avait demandé avec humour “si la Légion avait une solution à lui proposer”.

Cette boutade n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd d’autant qu’à l’époque, la CRTRLE, qui avait succédé au 61e BMGL à Canjuers, nous apparaissait exploitée par le « génie travaux » du camp, comme unité “corvéable à merci” (2 décès dus à la fatigue).

L’opportunité d’une solution Légion s’offrit par la dissolution de la 31e Brigade et la création du COMLE.

J’avais déjà fait étudier en cercle très restreint la transformation de la CRTRLE comme première mise d’une création d’un régiment de génie d’assaut légion. L’EMAT de son côté avait dans ses cartons une 6e DLB. Le rapprochement des deux “solutions”, sous la houlette du CEMAT, aboutit à la création du 6e REG malgré la ferme opposition du Directeur et de l’Inspecteur du Génie (deux enfants de troupe, comme moi) qui m’accusèrent d’avoir conduit une OPA Légion sur le Génie! J’ai dû leur rappeler que la Légion ne pesait que 8 000 hommes contre un Génie de 35 000 hommes. Difficile de conduire une OPA avec une telle mise de fonds ! Là était d’ailleurs le vrai problème: “qui payait la facture en effectif”? Le 6e REG créé, il fallait, en effet, pour l’EMAT, demeurer dans son enveloppe d’effectif. Aussi, en bon “ancien DPMAT” le général IMBOT me fit successivement deux propositions:

       1- Un commandement commun 6eDLB/COMLE à l’exemple de l’ancien GLE/31e Brigade. Economie: 1 régiment de Commandement et de Soutien (RCS). Cette fonction étant assurée par le 1er RE pour les 2 unités DLB et COMLE. Refus sans appel et solidement argumenté de ma part: « un Chef ne peut pas avoir 2 missions permanentes ». Beyrouth avait été pour moi un exemple probant.

       2- La mise sur pied d’un escadron de transport de la 6e DLB au sein du 1er RE. Discussion de “chiffonniers”, des deux côtés chiffres en main, avec le CEMAT par téléphone, puis à Aubagne, avec le major-général, le général SCHMITT, pour aboutir à: « entretenir en permanence un peloton de transport organique et, sur préavis, mise sur pied du reliquat de l’escadron », tout cela sur l’effectif du 1er RE . Enfin, pour mémoire, le dernier incident eut lieu avec l’Inspecteur du Génie, le général de corps d’armée Coutenceau. Il concernait l’inscription à porter sur le drapeau: 6e Régiment Etranger du Génie, pour lui, de Génie, pour moi comme il y a un 2e Régiment Etranger de Parachutiste et un 1er Régiment Etranger de Cavalerie. Le Chef d’Etat-Major trancha le différend à mon avantage.

La CRTRLE dissoute allait devenir le noyau actif de ce régiment de génie d’assaut, à la satisfaction de tout son personnel. Le 6e REG fut implanté au camp de l’Ardoise, près d’Avignon. Une partie des cadres sous-officiers provenait de l’arme du génie, c’était ceux que nous appelons dans notre langage Légion des cadres “blancs”. Cet apport nous était nécessaire en attendant de disposer des techniciens “génie” au sein de notre corps de sous-officiers. Le 12 octobre, le général IMBOT, CEMAT, remettait son drapeau au régiment en déclarant: “En remettant son drapeau au 6e REG, je paye ma dette à la Légion qui m’a appris à vivre et à servir comme elle vous apprend encore aujourd’hui, légionnaires, à vivre et à servir”. Avec ce régiment la Légion disposait désormais de la gamme complète des armes dites de “mêlée”: Infanterie, Cavalerie et Génie d’assaut.

Ce changement de dénomination pour le “5” et cette création du “6” confèrent au Commandement de la Légion, dès sa création, outre la notoriété, une base solide pour asseoir son autorité de fait au sein de l’institution légionnaire mais surtout au sein de l’Armée de terre, vis-à-vis des grands commandements qui ont “pour emploi” nos régiments de combat. Au plan des unités, cette réorganisation est complétée par l’attribution de l’étendard du 2e REC à notre Détachement de Légion Etrangère de Mayotte qui, jusqu’ici, ne disposait que d’un fanion. L’accord m’est donné par le général IMBOT en réponse immédiate à ma demande. Le DLEM prend ainsi rang de “corps de troupe”.

Le Code d’Honneur et le Président des Sous-Officiers de la Légion étrangère

Cette organisation sera complétée par deux créations. Elles ont vocation à renforcer les liens internes de la communauté légionnaire et à “afficher” la solidarité de ses membres.

Les voici: 

       1- L’institution d’un président des sous-officiers de la Légion étrangère, autorité morale de l’ensemble du corps des sous-officiers de tous les régiments, désigné par le Général après avis des présidents de chaque régiment. Ce président devient membre de mon cabinet.

       2- L’établissement d’une règle de conduite “légionnaire” que je baptise “code d’honneur du légionnaire”. L’établissement de ce code m’était apparu  nécessaire pour lutter contre la dégradation lente mais continue du sens moral de nos jeunes engagés dont une partie constituait, il faut bien le dire, le sous-produit d’une civilisation urbaine manquant de plus en plus de repères moraux. J’ai l’adhésion immédiate de tous mes colonels pour cette entreprise, à l’élaboration de laquelle ils vont largement contribuer. Chaque régiment m’adresse ses propositions. Je confie la mise au point finale au 4e Etranger.

En adressant le produit “fini” à toutes les unités, j’écris dans ma directive: “je tiens à vous préciser le cadre général dans lequel vous le ferez enseigner et qui exclut toute proclamation à caractère solennel ou ostentatoire. Il ne faut, en effet, jamais confondre ETHIQUE et folklore.” A l’époque où j’écris ces lignes (octobre 1997), la Légion demeure la seule unité de notre armée qui dispose d’un code d’honneur et d’une formation morale inscrite au programme de son régiment d’instruction.

Il me faut revenir sur la création du poste de président des sous-officiers de la Légion étrangère.

 A la Légion, le corps des sous-officiers est une institution, un ordre même. D’une discipline exemplaire, d’un incontestable professionnalisme, fiers de leur état et conscients de la force qu’ils représentent, les sous-officiers sont la “Légion” avec ses remarquables qualités mais aussi ses défauts. Véritables apôtres de l’institution légionnaire, combattants redoutables et d’un dévouement absolu, ils sont rarement pris en défaut. Mais ils ont l’orgueil, parfois excessif, de leur situation au sein des régiments. Rien n’est possible sans leur adhésion. Le général Brothier, un de mes grands anciens avait, à leur sujet, cette image: “Ils sont l’ossature, les courroies de transmission, les embrayages, les accélérateurs et les freins de la mécanique “Légion”. Pour moi, ils sont et ils demeurent la colonne vertébrale de la Légion. Quand on a su gagner leur confiance et leur attachement, on peut tout attendre d’eux, sans avoir rien à demander. Ils aiment donc, très légitimement, être écoutés, entendus et traités comme des cadres de maîtrise et non comme des vulgaires subalternes. Voilà pourquoi j’ai créé le poste de Président des sous-officiers de la Légion étrangère. Mes deux premiers présidents furent deux de mes anciens sous-officiers de la 13e DBLE: les majors Krepper et Roos, tous deux d’origine allemande.

Je vais compléter cette action d’organisation par une sensibilisation permanente des cadres à la qualité des relations humaines qui sont le ciment de notre institution légionnaire. Celles-ci reposent sur deux principes qui fondent l’exercice du commandement à la Légion étrangère:

        1- Homme coupé de son passé, de son milieu social et familial, le      légionnaire doit trouver à la Légion le climat affectif d’une nouvelle famille (LEGIO PATRIA NOSTRA).        

                                  C’est le chef qui crée ce climat.

        2- Outre l'oubli, l'asile ou l'aventure, le légionnaire est venu chercher un idéal à la Légion.  

                               C’est le chef qui personnifie cet idéal.

Ces relations humaines exigent donc de la part de l’officier: amour, exigence, respect à l’égard de “Monsieur légionnaire”. Voici le message que je me suis efforcé de faire passer pendant tout mon commandement. En effet, le jeune légionnaire arrive à la Légion bien souvent déboussolé, avec l’intention de rompre avec son passé, à la recherche d’on ne sait quoi mais d’autre chose que ce qui était jusque-là son quotidien. C’est la raison pour laquelle on ne doit jamais l’utiliser dans son ancien métier sauf s’il en fait expressément la demande. En s’engageant à la Légion, il entre dans une véritable communauté militaire où la rude discipline n’exclut ni la confiance, ni la solidarité, ni l’amitié réciproques. Il voit ses cadres partager sa vie de tous les jours et, en opération, les mêmes fatigues et les mêmes dangers. Il s’attache profondément à ses officiers dont il a la coquetterie et l’orgueil. Il finit par tout admettre d’eux, même leurs extravagances pour certains.

Il n’y a pas une troupe, dans notre armée, où l’officier porte une aussi lourde responsabilité morale et affective à l’égard de ses hommes.

                                                                -oOo-

PS (NDLR) – Le général Coullon souhaitait atteindre deux autres objectifs pour compléter cette construction :

       1- Création du Conseil de la Légion qui se réunirait sous la présidence du CEMAT. Cet objectif a été atteint sous le commandement de l’un de ses successeurs, le général Bouquin.

       2- La réception, en tête-à-tête, du COMLE par le Ministre car, au plan politique, le COMLE assume deux responsabilités uniques et exorbitantes du droit public :

           a- Le recrutement d’étrangers au service des armes de la France dans des unités partie intégrante de notre armée,

            b- Le recrutement sous identité d’emprunt.

Il est donc important qu’il s’en entretienne avec l’autorité politique responsable de nos armées. Objectif non encore atteint.

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Rentrée des Classes

Publié le par Veilleurs

Rentrée des Classes

J’ai retenu, entre autres de mes lectures, les mots de Charles Péguy (mort au combat le 7 septembre 1914), qui écrivait en 1902: “Il ne faut pas que l’instituteur soit dans une commune le représentant du gouvernement; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité; ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente: il est le représentant-né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’estimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C’est pour cela qu’il ne peut pas assurer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut pas cumuler les deux représentations.”

 

Bien entendu qu’aujourd’hui, personne ne songerait à faire des enseignants les porte-parole du gouvernement et nul pouvoir politique n’oserait les mettre à son service ou leur insuffler son idéologie. Fort de ce constat, François Hollande en installant ministre de l’éducation une ennemie de la langue française, présente une politique éducative au service d’une idéologie des plus contestée ; Jean d’Ormesson s’exprime à ce sujet avec clairvoyance: “Madame Najat Vallaud-Belkacem est pour la littérature et la culture de ce pays un « terminator » de charme, une sirène séduisante dont il faut s’éloigner au plus vite, une espèce d’Attila souriante derrière qui les vertes prairies de la mémoire historique ne repousseraient plus jamais”.

 

Que dire aussi des propos de chercheurs de “l’Institut de Recherche sur l’Economie de l’Education”: “les nostalgiques, les attardés qui se voient encore en représentants des poètes, des artistes, des philosophes et des savants, devraient comprendre que ce qui fait la valeur de la formation, ce n’est pas l’excellence acquise d’un savoir sacralisé qui ne compte plus guère, mais bien ce qui permet aux élèves de se sentir plus grands, plus intelligents, plus critiques, plus utiles à la société, mieux en phase avec le monde d’aujourd’hui”.

 

Conséquence de ce nivellement par le bas, celui-ci prime sur l’exigence qui fait naître l’excellence. Le diable a pris un visage d’ange, Ben-cassine s’obstine à lancer la réforme de l’orthographe qui aboutira à un véritable appauvrissement de la langue française. Les accents circonflexes tout comme les traits d’union, dans un premier temps, sont appelés à disparaître… prémonition: la langue arabe peut être étudiée au même titre que l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’affiche est révélatrice d’un projet islamo-socialiste érigé pour un changement voire remplacement de société. Tout est clair, nos racines sont malades, il nous faut, pour survivre, greffer la plante “France” sur des porte-greffes sauvages venus d’ailleurs à l’image de nos vignes lors de l’attaque du phylloxéra, l’Attila de la vigne en 1867:

(Aujourd’hui encore, la victoire du Phylloxéra est totale. L’insecte est à jamais installé dans nos terres de France. Les viticulteurs qui tenteraient de planter une vigne sans la greffer verrait ses ceps détruits par une armée de pucerons surgis de nulle part)… Mais, rassurons-nous, tout est sauf, l’éducation n’a jamais été aussi efficace, ainsi, cette année, 88,5% des candidats passant les épreuves du baccalauréat sont admis, les 11,5% restants alimenteront probablement les rangs des jeunes sans emploi, sans chômage, sans avenir; j’ai bien peur qu’une grande partie des lauréats les rejoignent…

 

J’ai par ailleurs, en changeant bien volontiers de sujet, encore en mémoire un livre de Daniel Cohn-Bendit à propos de son expérience d’éducateur d’enfants: “Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi vous m’avez choisi, moi, et pas de jouer avec les autres gosses ?” Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même.”

 

A l’époque de sa publication, ni ces phrases incroyables, ni d’autres du même tonneau n’ont fait l’objet de la moindre réserve. L’air du temps ordonnait de sourire à toutes les manifestations de la libido, Freud était passé par là pour tout expliquer et déculpabiliser ces êtres supérieurement intelligents qui osaient provoquer en étalant  leur perversion au grand jour sans grand risque... Malheureusement pour “Dani le rouge” et heureusement pour une certaine morale, rien ne se perd, tout se retrouve, les temps changent et quelque  temps après, rouge de honte, cette fois, notre Daniel bi-national devait répondre de ses révélations pédophiles.

 

On a mille fois raison de vouloir mettre le corps aussi bien que l’âme des enfants à l’abri, on a tout aussi raison de tout faire pour briser la loi du silence qui, dans les familles, dans les communes, à l’école où à la paroisse a trop longtemps protégé la pédophilie. Aujourd’hui nous vivons dans un monde étrange, une menace pèse sur l’innocence; en chaque père, en chaque prof, en chaque prêtre, en chaque adulte, sommeille un violeur d’anges. Un de mes très chers amis avait même refusé de prendre sur ses genoux une de mes filles alors âgée de 8 ans, prétextant que ce geste tout naturel qu’il soit, était inconvenant et sujet à interprétation... Je me souviens aussi de cette affiche montrant un jeune homme avec un enfant sur son dos et qui lui tenait la main, éloquente image, pour présenter l’école, plus de tables, plus de livres, plus de médiation, plus d’institutionnel, que du relationnel. L’ascendant des anciens maîtres d’école cédait la place à la sollicitude de l’adulte fraternel ou copain. Là où il y avait hiérarchie des rôles, il y a désormais proximité des personnes. Le professeur est congédié par le moniteur qui a noué des liens d’affection et pour montrer que le cœur est aux commandes, le toucher prend la relève de la parole. Aujourd’hui, l’enfant a tout de l’adulte, l’ange est en danger comme jamais, la faute à internet, à la télévision, à vous, à moi, à l’évolution des espèces…

 

L’imparfait du présent s’impose ! En France le burkini mobilise toutes les attentions et discussions par médias interposés, il est une affirmation que l’on peut faire sans trop d’erreur, contrairement à ce que dit le dicton: “on attire bien les mouches avec du vinaigre…”

 

Christian Morisot

 

 

 

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Lettre d'ailleurs nº 172

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Lettre d'ailleurs nº 172

Joie et déception

La caisse noire (suite et fin)

" En deux heures très denses le lieutenant Fuhr eut droit à un cours complet, très clair, sur la philosophie des opérations comptables, l’établissement des pièces justificatives, les limites et les faiblesses du système de contrôle, ainsi que les procédés à utiliser pour présenter une situation limpide et insoupçonnable. Il y avait dans cet exposé un élan irrésistible !

Les ressorts les plus secrets de l’investigation se voyaient étalés au grand jour, ainsi que les parades destinées à les contrer. Peu de termes techniques, mais des procédés d’une redoutable efficacité dans son discours. Le lieutenant s’aperçut que les bordereaux modèle 33, qu’il croyait connaître, possédaient un pouvoir considérable pour apurer une comptabilité bancale. Il apprit que la Caisse nationale des dépôts et consignations autorisait un jeu subtil, dans certains cas, en faisant office de cimetière pour des épaves comptables gênantes. Il lui fut révélé que les rappels de solde fictifs destinés à des bénéficiaires mutés en Indochine, portés disparus ou décédés, constituait toujours l’indice évident d’une malversation et déclenchait, automatiquement une enquête de commandement. Il l’avait envisagé un instant, ce qui le fit frissonner.

Fuhr découvrait avec une stupeur attristé, un arsenal subtil et redoutable pour masquer de simples défaillances comptables certes, mais aussi des détournements délibérés. Il devenait évident que grâce à des parades appropriées, les enquêtes les plus poussées échouaient en s’enlisant dans les profondeurs des marécages insondables. La dénonciation précise constituait bien la seule menace, mais à la Légion on ne dénonce pas.

La leçon s’acheva peu de temps avant l’heure fixée pour le retour du convoi sur la garnison du sud. On roulait mieux de nuit que le jour et les moteurs souffraient moins. Le lieutenant prit congé du caporal-chef Blum, alias Souffris, dans une émotion mêlée de gêne. Il était venu à Alger pour découvrir une ou plusieurs erreurs qui lui taraudaient l’esprit car il n’avait pas pu les identifier. Or il n’avait rien découvert et il n’y avait sans doute rien à découvrir. La faute devait exister, mais tout contrôle était impuissant à la déceler.

Il n’avait rien appris sinon les moyens d’égarer la machine administrative dans le maquis de la procédure. Cela le choquait profondément et le troublait. Les adieux s’en ressentirent. La merveilleuse figure de ses jeunes années avait perdu beaucoup de sa gloire. Elle laissait place, malgré tout le romanesque qui pouvait encore s’y attacher à un vieillard pathétique et touchant dans la solitude de sa vieillesse. Le faussaire était devenu gardien du trésor !

A son arrivée dans sa garnison, le lendemain assez tard, il se présenta au commandant de compagnie, à son domicile, pour lui rendre compte de sa mission :

       -« Mon capitaine, l’aller et le retour d’Alger se sont accomplis sans problèmes. Je reviens avec tout le matériel et les vivres dont vous aviez arrêté la liste avant le départ. J’ai été reçu très courtoisement par le directeur de l’intendance des Territoires du sud, celui qui m’a valu les ennuis que vous savez. Je craignais beaucoup qu’il n’ait découvert que nous avions trop d’argent en caisse. Il m’a dirigé vers le responsable du contrôle des comptabilités qui n’avait rien remarqué. Il se trouve qu’il est un ancien de la Légion et que je le connais. Le rapport que vous avez signé concernant les redressements demandés est accepté et ne soulève aucune objection. Je crois que tout est clair et que le directeur de l’intendance regrette un peu sa colère. Il recherche l’apaisement et me paraît désireux de ne pas insister sur les fantaisies que nous avons commises, Delpit et moi, depuis la mutation de Laurier en Indochine. Je n’ai pas retrouvé les erreurs que nous avons pu faire. Il vaut mieux tirer un trait dessus. Je souhaiterais cependant ne pas continuer trop longtemps ce métier d’officier des détails et assumer mieux mes fonctions de lieutenant en premier. Je n’ai pas les qualités d’un bon gestionnaire et j’ai besoin de commander sur le terrain. »

       -« Rassurez-vous. Pendant votre absence, j’ai reçu de Sidi-bel-Abbès l’avis que vous étiez inscrit au tour de départ Indochine au début de l’an prochain. Vous en aurez terminé avec vos fonctions de trésorier-payeur le 31 décembre, au moment de l’arrêté annuel des comptes. Je vous renforce dès demain en vous affectant l’adjudant-chef John, le chef de la section mortiers. C’est le fils d’un pair d’Angleterre. Il a l’accent distingué d’Oxford et possède une culture étendue. Il prétend qu’il peut faire des comptes rendus en excellent latin et même en grec. Ce n’est pas très utile, je le sais, mais cela pourrait river le bec à notre intendant. Vous le connaissez au moins de vue. Il est condamné à demeurer, jusqu’à la retraite dans les Territoires du sud. Les républicains espagnols ont mis sa tête à prix, pour leur avoir fourni des armes de rebut, avec des munitions qui ne percutaient pas. Les nationalistes le recherchent pour des raisons voisines et tout aussi troubles. En outre, je le soupçonne d’homosexualité, bien que la chose reste très discrète. Il devrait faire un excellent second pour vous. J’envisage de lui confier, lorsque vous partirez en Extrême-Orient, si vous êtes d’accord, votre succession. Evidemment il n’est pas volontaire, mais il sera bien forcé de s’y faire, comme vous. D’ailleurs je n’ai jamais douté de votre aptitude à redresser la situation, d’autant plus que c’est Delpit qui nous a mis dans le pétrin par son inexpérience et sa suffisance juvénile. Je vous ai laissé partir à Alger pour que vous en ayez le cœur net, car j’ai bien vu que cela vous tracassait beaucoup. De toute façon, c’est moi le responsable administratif en dernier ressort. Mon esprit est en paix. J’ai mis l’argent en surplus dans la caisse noire, car il était imprudent de le laisser dans le coffre-fort du bureau des détails. C’était rendre patente une erreur à la première inspection inopinée. Je pense que maintenant vous aurez moins d’inquiétude et que vous pourrez passer une situation parfaitement saine à votre successeur d’ici la fin décembre. »

       -« Je commence à le croire mais je ne serai pas fâché de partir. J’aurai sans doute le commandement d’une compagnie. Je serais heureux que ma fonction d’officier des détails ne soit pas mentionnée, si jamais le corps devant me recevoir présentait, malencontreusement, un besoin urgent dans ce domaine. Je regretterai cependant le Sahara, l’ambiance de la compagnie et les missions lointaines que j’aurais pu accomplir. »

       -« Soyez rassuré. Je ne mentionnerai pas votre rôle dans la gestion de la Saharienne portée, bien que j’estime cette expérience très profitable pour votre formation. Je suis satisfait que votre mission à Alger se soit réalisé dans d’aussi bonnes conditions. Avec un allié au contrôle de l’intendance, on ne risque plus d’ennuis en cas de dérapage. Sur ce, bonne nuit car il est tard et vous devez être fatigué. » C’est ainsi que le lieutenant Fuhr put passer ses consignes et aussi une situation administrative parfaitement limpide, réglementaire et conforme aux vœux du directeur de l’intendance, puisque inspirée directement par celui qui était chargé de son contrôle. L’adjudant-chef John, son successeur, reçut ses consignes avec un flegme très britannique où perçait cependant une certaine admiration pour leur netteté et leur concision. Fuhr n’eut plus jamais eu de contact avec le caporal-chef Blum, dont il n’apprit le décès qu’à son retour d’Indochine. Il gardait dans son cœur l’image du sergent-major Souffris, flamboyant et jeune, tandis que celle du vieil homme, penché sur ses comptes, avec des lunettes comme des loupes, devenait de plus en plus floue. Il eut droit à un témoignage de satisfaction, en provenance de la direction de l’intendance des Territoires du Sud qui lui parvint, à sa grande confusion, en Indochine, au cours d’une opération. Il s’empressa de la brûler, afin de faire disparaître un document officiel qui lui déplaisait. Mais l’administration est tenace. Le double de ce document figure toujours dans son dossier, déposé aux archives de l’Armée. Aucun de ses supérieurs n’y attacha la moindre importance.

Le lieutenant Fuhr fit une carrière honnête. Il la termina comme général de corps d’armée. Par un juste retour des choses, sa dernière fonction, comme adjoint au commandant d’une Région militaire, fut consacrée à un poste lourdement administratif, celui de major-général régional, ce qui le contraignait à contrôler les trésoriers, les chefs des services administratifs et les caisses des différents corps de troupe. Il devait les inspecter au moins une fois par an. Il s’acquitta de cette mission, qu’il n’accomplissait jamais qu’à contrecœur, avec le concours de l’intendant responsable, auquel il laissait l’essentiel de la tâche. Son rôle se bornait à tempérer le vérificateur lorsque celui-ci prenait un ton un peu vif. Il fallait parfois sanctionner des fautes professionnelles. Dans ce cas, il montrait une grande indulgence dans ses conclusions et dans ses propositions de sanctions. Il acheva sa carrière en laissant l’image d’un responsable qui se souciait beaucoup plus des qualités opérationnelles des formations, que de leur bonne gestion. « Avec lui, l’intendance doit suivre » avait-on coutume de dire.

Peu de temps avant son accession à la retraite, il apprit que le Ministre de la défense officialisait l’usage des caisses noires. On les intégrerait aux ressources légales, rien ne restreindrait leur emploi qu’on laissait à la discrétion du chef de corps, à condition d’une tenue rigoureuse des comptes, contresignées par lui-même. C’est exactement ce que Fuhr avait demandé à plusieurs reprises, dans ses rapports sur le moral. Il éprouva un grand plaisir à la lecture de la dépêche ministérielle qui blanchissait les caisses noires.

L’image du caporal-chef Blum disparut de son esprit pour ne laisser que celle, magnifique et triomphante, du merveilleux sergent-major Souffris, héros de bande dessinée de son enfance.

Le sous-lieutenant Delpit de son côté eut une carrière correcte. Il la termina comme général. Partout, dans l’exercice de ses responsabilités, il fit montre d’une vigilance particulière sur les fonds gérés par les trésoriers militaires. Il se faisait toujours présenter les documents comptables, au cours de ses inspections et les épluchait avec une rigueur toute professionnelle. On murmurait qu’il avait exercé, dans ses débuts, les fonctions d’officier des détails dans un corps de troupe en perdition financière et qu’il lui restait la méfiance d’un fauve pour tout ce qui touchait à l’administration et aux manipulations de fonds. Il est vrai qu’il apercevait toujours, du premier coup d’œil , tout ce qui n’était pas conforme à la réglementation administrative militaire, dont il connaissait les plus infimes subtilités.

Alors qu’il se trouvait à la retraite depuis de nombreuses années, le général Fuhr eut l’occasion d’effectuer un voyage dans le Doubs et en Alsace du sud, organisé par l’un de ses camarades de promotion de Saint-Cyr. On visitait les lieux où beaucoup d’entre eux avaient combattu durant la Seconde Guerre mondiale. Bien entendu à chaque halte on prit contact avec les anciens combattants et les associations locales de résistance. Fuhr leur demanda s’ils avaient connu un maquis dont le chef aurait pu porter le nom de Blum ou de Souffris et qui comportait de nombreux Espagnols et quelques Polonais. Toutes les réponses furent négatives. A leur connaissance, les seuls Espagnols qu’ils avaient croisés, des ouvriers de la onzième heure, appartenaient au régiment ayant rallié l’armée de Lattre sous le nom de Quinze-un, autrement dit le 151è Régiment d’infanterie. Un seul parmi ceux qu’il interrogea hésita un long moment. Le nom lui disait quelque chose. Mais il y avait eu pas mal d’étrangers transitant dans le coin, certains ayant servi dans l’armée allemande, puis déserté pour se dédouaner vers la fin, en se faisant passer pour des résistants. Il préférait donc ne pas se prononcer. Où était donc la vérité ? Pour le savoir, il aurait fallu faire des recherches, revenir sur les lieux… Au fond, à quoi bon ? Ne valait-il pas mieux conserver un certain flou ?... 

 

Le Général d’armée JC Coullon, ancien COM.LE, fidèle lecteur de notre blog, me rapporte l’anecdote suivante qui concerne l’un des personnages de notre conte-réalité de l’été :

       « J’ai connu en 1954 l’incomparable capitaine von Borzyskowski, comme patron du camp de Nouvion1 où tous les sous-lieutenants Légion (nous étions 27), faisions le séjour de « prise en main » du renfort mensuel légionnaire prévu pour l’Indochine. L’emploi du temps comportait beaucoup de temps libre et le jeu de boules, ce sport méditerranéen, tenait la vedette. Or von Borzyskowski avait fait de Nouvion un camp où tout était d’un blanc immaculé (peinture). Un jour, au cours d’une de nos parties de pétanque, nos boules qui avaient légèrement écaillé le beau rebord blanc de la piscine, se voient saisies, sur son ordre, par un caporal et deux légionnaires de la garde et conduites, cochonnet y compris (récupéré par le caporal)… aux locaux disciplinaires !

Voici l’image de ce personnage haut en couleur qui a marqué le début de ma vie légionnaire. »

1 Camp de Nouvion situé à l’est d’Oran et au nord de Mascara.

Antoine Marquet

NDLR - Le général Jean Claude Fuhr a commandé :

       - le 110è Régiment d’infanterie à Donaueschingen de 65 à 67,

       - le 1er Régiment étranger, « Père Légion » de 68 à 70,

       - la 4è Brigade motorisée à Beauvais,

       - la 3è Division à Fribourg. Il a été le major-général de la 5è Région Militaire.

        - Commandeur de la Légion d'honneur,

        - Grand croix de l'ONM,

        - 1 citation à l'ordre du Corps d'armée, (campagne de France)

        - 2 citations à l'ordre de la Division (Indochine et Algérie)

Il nous a quittés le 10 avril 2012, 9 jours avant sa 92è année.

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Lettre d'ailleurs nº 171

Publié le par Veilleurs

Insigne du service de l'Intendance des Territoires du sud.

Insigne du service de l'Intendance des Territoires du sud.

Dans laquelle le caporal-chef Blum finit de raconter son passé mouvementé à Fuhr et l’initie aux subtilités de la vraie et de la fausse comptabilité. Demain, la lettre d’ailleurs nº 172, nous apportera le dénouement de cette histoire et nous prendrons connaissance d’une anecdote concernant le lieutenant von Borzyskowski, devenu capitaine…

La caisse noire (suite)

       “...Ma connaissance du pays de mon enfance, l’aide apportée par le fils de notre ancienne gouvernante, des renforts en Alsaciens réfractaires et un peu d’astuce, avec beaucoup de chance, nous ont permis de constituer un maquis qui a fourni d’excellents renseignements et obtenu des résultats intéressants. J’en étais le chef. Je dois dire, avec une certaine satisfaction, que son organisation et sa discipline devaient beaucoup à l’esprit Légion. Administrativement je l’ai assis sur des bases solides en dégageant les ressources financières indispensables. J’ai d’abord puisé dans les perceptions vichyssoises hors de notre zone, puis, lorsque j’ai eu la liaison avec l’extérieur, j’ai pu obtenir du matériel et des fonds. J’ai tenu une comptabilité rigoureuse, mais compliquée, car on nous avait parachuté un mélange de billets français, allemands et américains. C’était à mon sens, pour les dollars, de la fausse monnaie bien imitée. Nous nous trouvions alors à quelques mois avant le débarquement des alliés en Normandie. Je m’étais octroyé, vers la fin de 1943, le grade de capitaine, en fonction des effectifs que je commandais. On m’a promu chef de bataillon au débarquement. Nous avons pris une part active à la libération du Haut-Rhin, avec la 1ère Division blindée du général Du Vigier. Après la capitulation de l’Allemagne, mon rôle était achevé. La situation des volontaires étrangers, engagés pour la durée de la guerre, a été rapidement réglée grâce à la diligence de la Légion. Comme de mon côté j’avais terminé mon contrat, on m’a également libéré. Avant de nous disperser, j’ai organisé une cérémonie d’adieux, au cours de laquelle chacun de mes maquisards s’est vu attribuer la part qui lui revenait, en fonction de son grade et des sommes dont je disposais. Je suis parti sur la Côte d’Azur et j’y ai acheté, l’époque s’y prêtait, un hôtel ; pas un quatre étoiles, mais une honnête maison que je me sentais capable de faire passer à un niveau bien supérieur, car il se situait près d’une belle plage de sable fin. »

       -« Comment avez-vous pu faire un tel achat ? Il fallait pas mal d’argent, même pour un établissement modeste. » -« Je comprends votre étonnement. J’avais partagé équitablement notre trésor de guerre, mais je m’étais réservé les dollars, que je soupçonnais être de la fausse monnaie. J’ai cependant réussi, sans trop de difficultés, à les convertir en francs. Ces transactions ont d’ailleurs causé ma perte. Il y avait pas mal de trafics sur la Côte d’Azur en ce temps-là. En recherchant quelques gros bonnets du marché noir, les enquêteurs sont tombés sur mes traces, par une erreur d’aiguillage malencontreuse. Je me suis rapidement rendu compte que mon identité de Blum, résistant bon teint, hautement décoré, chef de bataillon de réserve et notable, n’allait pas tarder à révéler un apatride au passé douteux, fiché et recherché par la police. Il était trop tard pour partir rejoindre ceux de ma race en Palestine. On ne m’a pas arrêté tout de suite. J’en ai profité pour filer au poste de recrutement Légion le plus proche, à peu de distance de mon hôtel. On m’y connaissait bien d’ailleurs. J’ai contracté sur-le-champ un nouvel engagement sous le nom de Blum, mais avec un autre prénom que celui sous lequel j’avais précédemment servi, la nationalité de monégasque et l’âge de vingt-cinq ans, pour disposer d’une bonne marge avant la limite autorisée. A Sidi-bel-Abbès j’ai pu contacter mon ancien capitaine de Tabelbala, devenu adjoint du commandant de la Légion. Grâce à lui on m’a repris d’emblée comme caporal-chef. Le médecin a validé, sans sourire, l’âge que je donnais et m’a déclaré « bon pour le service ». J’ai été convoqué par le « Père Légion », pour m’entendre dire qu’il m’acceptait pour l’étrangeté de mon cas, qu’il connaissait bien mes aptitudes de gestionnaire et de comptable, mais aussi mon penchant irrésistible pour l’argent que je gérais. Or il m’offrait un poste correspondant exactement à mes compétences, mais où je me trouverais à l’abri de toute forme de tentation. Il s’agissait de celui d’expert-comptable et de vérificateur, à l’intendance des Territoires du sud. Il existait bien, dans ce service, un coffre-fort, mais on y enfermait que des documents confidentiels et sans doute la bouteille de whisky du directeur. Il était donc complètement dépourvu de fonds. Le colonel espérait que je n’avais pas pris le goût du whisky avec l’âge, afin que je puisse regagner mes galons par la qualité de mon travail. Il désirait que je lui serve d’oreille auprès des « riz-pain-sel », dans l’intérêt de la Légion, si l’intendance lui cherchait noise. »

Il y eut un long moment de silence pesant. Chez Blum, il s’agissait plutôt d’une imploration muette pour arrêter là son étrange et romanesque confession qui posait finalement plus de questions qu’elle ne fournissait d’explications. Il semblait anxieux comme dans l’attente d’un verdict. De son côté, Fuhr tentait d’assimiler ce récit, en évaluant intuitivement la part de vérité qu’il pouvait contenir et celle d’une probable affabulation. C’est souvent le cas chez les vieux légionnaires. Ils se reconstruisent un passé, en glissant sur leurs faiblesses pour ne retenir que les actions dont ils sont fiers. Mais, tandis que son esprit tentait d’y voir clair dans ses souvenirs d’enfance et de se remémorer ce qu’il savait des régiments de volontaires étrangers durant la guerre, une vague de tendresse pour ce vieil homme le submergeait. Il paraissait pitoyable et attendrissant en raison de tous les souvenirs d’enfance qui le liaient à lui. Il s’entendit, avec étonnement, poser une question banale, indigente, sans grand rapport avec cette confession pathétique. N’était-ce pas pour rompre le silence, en évitant toute appréciation ou jugement :

       -« Vous êtes caporal-chef et vous assumez cependant une fonction dévolue à un officier, à la rigueur à un sous-officier supérieur. J’en suis surpris. »

       -« Comme caporal-chef, avec mon âge, je suis un seigneur parmi les hommes de troupe et les caporaux. Je n’ai aucune dépense à assumer, ce qui ne serait pas le cas si j’acceptais de passer sous-officier, comme Monsieur Candéla et le commandant de la Légion le désirent. Je suis respecté et je fais figure de vieux sage auprès des jeunes que j’aime beaucoup. Je les aide de mon mieux à traverser les rigueurs de la vie militaire et à admettre la discipline. Leur jeunesse m’est nécessaire, car je suis seul et je n’ai pas de famille. Dans ma fonction on me considère comme un chef de service qui assume une tâche peu enviable et pénible. Je suis bien estimé et personne ne fait attention à mon grade. Si je passais au grade supérieur, il faudrait que je m’intègre à la société des sous-officiers, que je quitte ma jolie chambre dans le quartier, pour le mess-hôtel de la garnison et que je remplisse les fonctions de popotier comme dernier promu. Je préfère demeurer le premier dans la troupe que le dernier ailleurs. Je sais que le colonel commandant le 1er étranger l’a très bien compris. Je me retirerai, dès que le temps sera venu, comme caporal-chef. J’irai finir mes jours, s’il en reste, à la Maison du Légionnaire à Auriol, près d’Aix-en-Provence. J’aime mon travail et je suis un intoxiqué des chiffres comme d’autres le sont de mots croisés ou de bridge. Je suis heureux ici et protégé de moi-même, comme du monde extérieur qui m’a été contraire. Mais, je commence à ressentir les effets de l’âge et d’une vie trop aventureuse. C’est la raison pour laquelle vous me voyez affublé de ces verres qui sont des loupes. Je n’ai plus rien du fringant sergent-major de vos souvenirs d’enfance. Vous ne m’avez pas reconnu, tant j’ai changé, et je regrette de vous offrir cette image dégradée. Mais mon cœur est resté le même. Je vous ai retrouvé avec beaucoup de joie car vous êtes le témoin d’une période heureuse de mon existence. »

       -« C’est exactement ce que je ressens. Je dois ajouter que notre rencontre, tout à fait imprévue de mon côté, a fait surgir en moi le passé merveilleux, attachant et un peu féerique de ma plus tendre enfance. Il s’agit de mes premiers souvenirs, sans doute les plus nets justement parce qu’ils sont les premiers. Je n’avais pas conscience de leur existence. Après avoir quitté Khénifra, ils s’étaient effacés de ma mémoire. Je les retrouve intacts et précis. De quel tréfonds ont-ils pu surgir ? Je vois quelle affection j’avais pour vous qui me traitiez en adulte. Et voilà que je découvre la suite de cette histoire soudainement interrompue. Une suite chargée d’aventures et je constate que chaque fois que vous avez quitté la Légion, ou quelle vous a quitté, votre vie s’est déroulée dans de grosses difficultés et en dehors de la légalité. Je remarque aussi que le retour du fils prodigue dans son sein, vous a toujours été propice. Que je suis heureux de vous retrouver après tant d’années ! Certes, je ne vous ai pas reconnu physiquement, mais votre voix et votre manière de vous exprimer, me restituent l’image qui était en moi. Vous aviez l’avantage de connaître mon nom par les états et les relevés de comptabilité que j’expédiais à l’intendance. Le nom de Blum ne signifiait rien dans mon esprit. Dire que j’étais venu voir un technicien chargé du contrôle de ma gestion, pour savoir si mon travail ne présentait pas des incohérences et des erreurs. Et je découvre en lui, à travers le nom de Souffris, tout un pan, totalement oublié, de mon existence à ses débuts et une suite d’aventures extraordinaires. »

       -« Il est vrai que j’ai tout de suite remarqué dans les documents que nous recevions ici, le nom de Fuhr. Un simple coup de téléphone au service des effectifs de la Légion m’a permis de comprendre que vous étiez bien le fils de mon vieil et regretté ami, l’adjudant de compagnie du poste de Khénifra. J’espérais, tout en le redoutant, qu’un destin favorable me permettrait de vous voir, sans être certain toutefois que vous auriez conservé un bon souvenir de l’ancien sergent-major qui vous avait offert un ânon. Je n’ai pas très bien compris pourquoi on avait affecté un saint-cyrien dans un poste administratif qui demande une certaine pratique de la comptabilité et pas mal d’expérience. Mais j’ai commencé à en deviner la raison lorsque notre directeur m’a demandé de regarder attentivement, sur pièces, l’administration de vos magasins, après son inspection chez vous. Il avait exigé la relève du titulaire pour inadaptation. Il estimait que la comptabilité de vos magasins, compliquée à l’excès, devenait inextricable. Vous êtes sans doute venu me voir pour savoir si les redressements effectués sont corrects et suffisants. Je n’ai rien remarqué d’anormal. Expliquez-moi ce qui vous tracasse. »

       -« Je commandais la compagnie, en avril dernier, durant l’absence du capitaine en mission de longue durée dans l’erg Chech. Votre directeur s’est livré à une inspection inopinée. Elle a mal tourné à cause du mauvais caractère de notre officier des détails, Laurier, que vous devez connaître. »

       -« Oui ! J’ai contrôlé sa comptabilité depuis sa prise de fonctions dans votre compagnie saharienne. Il est venu me voir au cours d’une de ses liaisons à Alger. Il a toujours été un responsable sérieux, précis et méticuleux, même s’il poussait le souci du détail jusqu’à couper les cheveux en quatre. Quand le directeur ma annoncé sa relève, je lui ai dit qu’on perdait un bon professionnel. J’ai vu que je l’avais contrarié. »

        -« J’ai remplacé Laurier par un sous-lieutenant qui venait de nous être affecté. En arrêtant la comptabilité le 30 avril, je me suis aperçu que les retenues pour l’alimentation avaient été sous-évaluées et que des erreurs de manipulation de numéraire avaient dû se produit à cause du manque d’expérience du trésorier. Je ne suis même pas sûr qu’il ait bien inscrit toutes nos recettes. Quoiqu’il en soit, il restait sur la table un excédent de quelques milliers de francs, sans qu’on parvienne à le régulariser. J’en suis toujours au même point. Cette situation me préoccupe beaucoup. J’en suis, d’une certaine manière responsable. Je n’ai pas su préserver Laurier. J’ai accepté sa relève par un jeune officier inexpérimenté que j’aurais dû mieux surveiller à ses débuts. Il est manifeste que notre comptabilité présente des erreurs ou des lacunes que je suis impuissant à retrouver et à combler. Il faudrait que je sache si vous avez, au cours de votre contrôle portant sur le mois d’avril, décelé des anomalies dans les documents que nous vous avons envoyés. Dans la négative, j’ai besoin de savoir comment sortir de cette situation et apurer ma comptabilité. »

       -« Maintenant je comprends bien votre problème. Ne vous faites aucun souci. Avec moi ici aux vérifications vous n’avez rien à redouter. Le directeur n’y connaît rien et il a une absolue confiance dans mon travail, à juste titre d’ailleurs. Ainsi, vous me dites que votre arrêté de comptabilité du 30 avril ne correspondait pas à ce qui existait en caisse au même moment. Vous n’avez pas trouvé l’origine de cette différence. C’est ce qui arrive souvent aux payeurs peu expérimentés lorsqu’ils procèdent aux versements de la solde, sans l’avoir soigneusement préparée au préalable, avec des enveloppes. Votre officier des détails avait-il préparé ses versements ? »

       -« Non bien sûr. Il a voulu effectuer ses opérations directement, comme il l’avait vu faire à Sidi-bel-Abbès. »

       -« Je n’ai décelé aucune faute grossière de comptabilité, au cours des vérifications des doubles venant de votre compagnie. Il n’y a qu’une explication possible : Des versements erronés et rien d’autre ! J’avais bien remarqué que les barèmes retenus pour les droits à la solde par le nouvel officier des détails, étaient passés à la catégorie supérieure, comme s’il s’était trompé de ligne. J’avais également noté une modification dans votre système des retenues pour l’alimentation. Mais vous aviez joint un compte-rendu à la comptabilité du mois de mai pour rectifier les erreurs de barèmes et revenir à l’ancien système pour les retenues de l’alimentation. Donc pour nous, votre comptabilité redevenait parfaitement claire, malgré des à-coups que l’inexpérience du remplaçant de Laurier rendait plausibles. J’en ai parlé au directeur qui n’a pas insisté. Il m’a simplement demandé de suivre les redressements sans faire de feuille d’observations. Il me semble que le cas d’une ou plusieurs recettes non inscrites, ressurgissant après plusieurs mois d’exercice, est à exclure. De toute façon je vais, en moins d’une heure, vous expliquer tous les mécanismes d’une parfaite comptabilité les astuces du contrôle pour découvrir d’une manière infaillible les erreurs et les falsifications. Après quoi je vous donnerai les moyens de rendre les fausses écritures indécelables. Enfin, si par aventure il subsistait un problème qui vous chagrine, alertez-moi. Il existe toujours un moyen astucieux de retrouver une parfaite régularité en écritures. Il faudrait un contrôle très long et très approfondi, pour détecter les fonds. C’est pratiquement impossible, sauf dénonciation par quelqu’un qui aurait pris part à l’établissement des fausses pièces comptables. Asseyez-vous ici, mon lieutenant, je vais vous révéler l’envers du décor du contrôle, ses faiblesses aussi, toutes les ficelles du métier de faussaire. Cette connaissance vous servira plus tard, lorsque vous serez responsable de la gestion d’une unité. Aucun comptable ne pourra vous avoir, sauf à déserter avec la caisse, c’est pourquoi il faut veiller à n’y laisser jamais beaucoup de numéraire. »

(à suivre…)

Antoine Marquet

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Lettre d'ailleurs nº 170

Publié le par Veilleurs

Lettre d'ailleurs nº 170

La caisse noire (suite)

Où Blum se révèle un être hors du commun devant un lieutenant Fuhr pantois!

“...Parfois, l’inspection sur le chemin de ronde, pouvait se dérouler avec l’ânon. On prenait alors le risque délibéré de voir cet animal vicieux se débarrasser de son cavalier, dès l’instant où le sous-officier pointait son arme. Souffris avait taillé une bonne trique pour prévenir toute velléité de ruade par un coup sec asséné entre les deux longues oreilles, dès qu’apparaissait un corbeau. La surprise provoquée par la trique n’annulait pas toujours la réaction au coup de feu. Elle se déclenchait souvent à contretemps, ce qui compliquait les rapports entre l’ânon et son petit maître. Pour terminer la ronde de surveillance, on se rendait au poste optique. Le sergent-major confiait alors une puissante torche électrique à son compagnon qui se voyait investi de la responsabilité de transmettre un compte rendu à son père, en direction de la montagne. Le texte, immuable, signifiait « rien à signaler », en abrégé « R.A.S. », un assemblage de longs et de brefs lumineux, laissés à la complète discrétion du manipulateur. Son père ne manquait jamais, le soir à son retour, de dire qu’il avait bien reçu la communication ou parfois, lorsque le temps laissait à désirer, qu’il n’était pas parvenu à déchiffrer. Le lieutenant Fuhr s’aperçut que cette plongée dans un passé enfoui au plus profond de lui-même, mais ressurgissant en force au seul nom oublié de Souffris, avait dû prendre du temps et laissé planer un long silence. Il s’entendit murmurer, comme une suite logique au déroulement des images qui venaient de se succéder :

       -« Dans mon souvenir vous étiez mince et très grand. Et puis votre départ brutal, sans en avoir été prévenu, m’a causé un chagrin qui m’est resté sur le cœur. Mes parents n’ont jamais pu me dire pourquoi on ne vous voyait plus. Ils ont émis l’idée que vous étiez malade et que vous aviez dû être évacué d’urgence vers un hôpital, mais sans savoir où il se trouvait. On parlait d’un méchant coup de paludisme. Personne n’a jamais voulu me renseigner. J’ai fini par me résigner. Autre chose, je vous ai connu sous l’uniforme d’un élégant sergent-major et voilà que, vingt-cinq ans après, je vous retrouve sous celui de caporal-chef, avec un autre nom et assumant les fonctions de chef de service, sous les ordres de l’intendant, auquel je viens précisément demander si la comptabilité que je tiens, est correctement faite. C’est lui qui m’adresse à vous. Comprenez mon étonnement, pour ne pas dire mon trouble ! »

       -« J’étais grand dans votre souvenir parce que vous étiez bien petit. Vous mesuriez les hommes et les choses par référence à votre taille. Vingt-cinq ans se sont écoulés. Nous avons changé. Mon véritable nom est Blumenthal. A la Légion je me suis engagé la première fois sous celui de Souffris. C’était le nom de jeune fille de ma mère. Vous m’avez connu sous cette identité. J’ai quitté brusquement le poste de Khénifra en désertant. Je ne pouvais pas vous en parler. Cela explique la gêne de vos parents et de ceux que vous avez interrogés sur mon départ. Pourquoi cette désertion de la part d’un gradé jusqu’alors exemplaire ? Aujourd’hui encore je me questionne sur ce coup de folie. Il y a en moi une certaine fragilité atavique, une tendance à la passion qui l’emporte sur la simple raison, avec l’attrait de l’interdit. Mais mon histoire est si longue, si incroyable et si compliquée que j’hésite à vous la relater. Pourtant je vous la dois, en raison de l’affection qui nous unissait jadis. Peu de personnes la connaissent. Il n’y a que deux ou trois officiers, dont le commandant de la Légion, qui soient au courant. L’un d’eux m’avait eu comme sous-officier. Je l’avais aidé à bâtir un poste, que vous devez connaître à Tabelbala. Il m’en a été reconnaissant et a bien voulu me faire reprendre par la Légion, à l’époque où j’étais recherché par la police française, pour des faits dits frauduleux. On m’a réintégré sous le nom de Blum. Je vais vous résumer mon histoire. Mais asseyez-vous, car même sous forme condensée, elle va prendre du temps. »

       -« Après tant d’années et une si grande place tenue dans mes souvenirs les plus anciens, après une belle et profonde affection soudainement interrompue, il me semble que j’ai besoin de savoir la cause de mon chagrin d’enfant et votre étrange destin. Prenez tout le temps nécessaire, mais appelez-moi par mon prénom comme jadis. »

       -« Non mon lieutenant ! J’ai la fierté de ce que vous êtes devenu et le respect de la hiérarchie à la Légion. J’ai quitté brutalement la garnison de Khénifra parce que je me suis enfui avec l’épouse du capitaine, un jour que la compagnie nomadisait dans la montagne. J’éprouvais à son égard une passion qui me plaçait dans un univers où la raison n’avait plus accès. Elle se trouvait dans les mêmes dispositions d’esprit. Votre mère avait bien deviné notre liaison, malgré les précautions que nous prenions. Elle avait tenté de me raisonner, sans succès puisque je suis parti. Quand on entre dans une telle folie, une faute en entraîne toujours d’autres. Il fallait de l’argent pour nous en aller le plus loin possible et vivre notre passion dans un cadre digne d’elle. J’ai donc pris avec moi la totalité des liquidités contenues dans le coffre-fort de la compagnie, dont j’avais la clé. Ma compagne a emporté la caisse noire de son mari, car elle se trouvait dans leur villa de fonction. Elle est partie par le car régulier allant à Meknès. Moi, je suis monté dans le camion du Grec, qui servait au ravitaillement de son épicerie et de son café. Nous avons mené une vie extraordinaire à Casablanca et à Rabat, dans le luxe, je le confesse. La vie à grandes guides1 ! Nous ne nous cachions pas spécialement. J’avoue que je m’attendais à être arrêté à tout instant, par la gendarmerie. Mais il ne s’est rien passé. Je pense que le capitaine n’a pas voulu rendre compte de mon absence tout de suite, sans doute à cause de sa femme. Il appartenait à une riche famille bordelaise. Il n’a jamais signalé le vol de sa caisse. Finalement ce beau roman d’amour s’est mal terminé. D’une part, notre avoir fondant rapidement, je l’ai risqué au jeu, pour finir par le perdre complètement et même un peu plus. D’autre part je m’étais aperçu que ma compagne devenait mélancolique. Il me semblait quelle commençait à regretter sa fuite et la perspective d’une vie aventureuse, aux ressources incertaines. Un soir, je l’ai surprise en larmes. Elle songeait, paraît-il, au chagrin provoqué chez son mari par sa fuite. Alors j’ai senti que c’était à moi de me sacrifier. Nous étions sans ressources. Son mari lui pardonnerait une aventure aussi brève que folle, en raison même de la folie qui l’avait engendrée. Il serait heureux de la récupérer. Avec moi, c’était l’errance ou la perspective du tribunal militaire. Je suis parti seul, grâce au consul allemand qui favorisait, en cachette, les désertions des ressortissants allemands de la Légion. »

Il y eut un petit moment de silence dans le récit du vieil homme, comme s’il s’appesantissait, par la pensée, sur cette décision d’un sacrifice qui lui avait beaucoup coûté. Fuhr, de son côté, songea irrévérencieusement, que la perte des dernières ressources du couple en fuite, avait dû sans doute peser lourd dans une décision aussi radicale.

       -« Je suis né en Allemagne. Mes parents étaient israélites, commerçants et assez fortunés. J’ai vécu une enfance heureuse avec eux en Alsace, du temps qu’elle était allemande. C’est la raison pour laquelle je parle le français aussi bien que ma langue maternelle. Le négoce de mon père, l’amenant à traiter avec nos coreligionnaires français, il a encouragé ma tendance au bilinguisme. J’ai été un mauvais garçon de bonne famille, sans doute à cause des trop grandes facilités que la richesse de ma famille me procurait. Une méchante affaire avec un rival irascible, dans une liaison avec une jolie Badoise2, dont je me croyais éperdument épris ; à vrai dire une rixe ayant mal tourné, m’a obligé à une fuite précipitée en France, où je me suis engagé à la Légion, au premier poste de gendarmerie. J’avais l’impression d’avoir frappé beaucoup trop fort et d’avoir étendu raide mon adversaire. Il ne l'était pas, comme je l’ai su plus tard, mais le coup de canne sur son crâne a laissé des séquelles graves. Ces événements se situent peu de temps avant la Grande Guerre. Pour moi le choix se réduisait à l’alternative suivante : ou la Légion, si elle voulait bien de moi, ou la prison, suivie d’une extradition car je serais recherché pour tentative de meurtre ou même pour meurtre. C’est ainsi que je suis devenu légionnaire, que j’ai été, après ma formation en Algérie, affecté au Maroc puisque la guerre venait de commencer en Europe. Etant de nationalité allemande, je n’avais pas à prendre part aux combats contre les miens sur les fronts de métropole. Mes connaissances, un penchant naturel propre à ceux de ma race pour les chiffres et une certaine aptitude à l’exercice de l’autorité, m’ont permis de monter en grade assez rapidement dans la branche administrative. J’avais croisé votre père à plusieurs reprises. Nous avons été désignés, tous les deux pour la compagnie en poste à Khénifra, dans le même renfort, vers la fin de 1922. C’est ainsi que nous nous sommes connus, que j’ai fait partie de vos souvenirs d’enfance et que j’en ai disparu, happé par un destin malheureux. Pourquoi me retrouvez-vous, à vingt-cinq ans d’intervalle, de nouveau à la Légion, avec un grade du bas de l’échelle ? Je vais vous relater brièvement les étapes qui m’ont ramené deux fois dans ses rangs et qu’aucun romancier n’oserait prendre pour trame d’une aventure, tant elle est invraisemblable. »

Souffris, ou plutôt Blum, fit une petite pause comme pour trier l’essentiel de ce qu’il voulait raconter.

        -« J’avais donné au consulat d’Allemagne l’identité de Souffris, en usurpant celle du fils de mon oncle maternel, puisque ce nom était celui de ma mère et celui sous lequel je m’étais engagé à la Légion. Toute ma famille avait disparu ainsi que nos biens, totalement spoliés. Je pensais que je pouvais passer inaperçu après ce grand bouleversement de la guerre. Les choses ont bien commencé pour moi, encore que mon passé d’ancien légionnaire ait attiré l’attention de l’administration allemande. J’avais trouvé un excellent travail comme comptable et conseiller financier dans une grande entreprise qui exportait vers l’étranger et en particulier vers l’Afrique du Nord. Ma connaissance du Maroc et de l’Algérie avait joué en ma faveur pour mon recrutement. Je gagnais correctement ma vie. Mais les services de sécurité d’Allemagne, bien que lents, n’abandonnent jamais un dossier tant qu’il subsiste quelques lacunes et que tout n’est pas parfaitement limpide. J’ai pu ainsi bénéficier de quelques années de tranquillité, puis j’ai été convoqué à deux reprises par la police. On m’y a questionné de telle manière que je me suis rendu compte qu’on me soupçonnait d’être le Blumenthal, recherché depuis longtemps, insoumis en fuite et ex-légionnaire. A l’issue de la seconde convocation, j’ai carrément pris la fuite, après avoir soustrait précipitamment une bonne somme d’argent dans le coffre de ma société.

Vous souriez, je le vois mon Lieutenant ! Vous pensez que c’est une habitude. Mais nécessité fait loi. Il fallait filer rapidement. J’ai d’ailleurs tout remboursé à cette société par la suite, comme j’ai largement restitué aux héritiers de mon vieux capitaine de Khénifra, ce qui avait été pris dans le coffre-fort de sa compagnie, pour notre équipée avec leur mère. Ils ont dû d’ailleurs rien y comprendre. Mais elle, qui vit toujours, sait que je me suis racheté. J’ai choisi, comme par une sorte d’inclination irrésistible, ce qui était aussi une solution de facilité, le retour du fils prodigue à la Légion. Je savais très bien ce qui m’attendait. Les sanctions à encourir me paraissaient plus supportables que l’errance, avec menace d’arrestation suivie d’une extradition. J’étais sans papiers et des avis de recherche allaient sans doute me rejoindre partout où je me trouverais. Qu’il me suffise de vous dire que j’ai été engagé de nouveau, sous l’identité de Blum, après avoir exposé mon cas en toute franchise. Bien sûr j’ai été à la compagnie de discipline de la Légion, où j’ai fait six mois sans aucun régime de faveur. Ensuite, on m’a muté à la compagnie automobile de l’ouest saharien qui était implanté à Tabelbala, avec l’interdiction d’utilisation dans un emploi administratif. Le détournement d’argent de Khénifra ne m’a jamais été imputé, puisque la victime, mon ancien capitaine, avait tout remboursé sur ses biens propres, en ne faisant état que de ma désertion. Mais la Légion connaissait tout et savait ma fragilité vis-à-vis de l’argent. J’ai pu regagner progressivement des galons, jusqu’au grade de sergent-chef, dans la troupe. Mon nouveau capitaine était un bâtisseur. Il a réalisé, sur une hauteur dominant l’oasis de Tabelbala, un poste extraordinaire, avec des bâtiments dont les toits étaient constitués de magnifiques coupoles de style mauresque. La matière première ne coûtait rien : des briques en terre crue travaillée avec de la paille et séchées au soleil. Un enduit à la chaux conférait à ces constructions une blancheur éblouissante. Mais, des matériaux que nous ne pouvions pas réaliser par nos propres moyens, étaient nécessaires, comme le carrelage, les vitres, les huisseries et bien d’autres choses. Des ressources devaient être dégagées pour acheter dans le commerce ce qui faisait défaut et que le service du Génie ne nous procurerait pas gratuitement. Faisant fi de l’interdiction d’emploi qui pesait sur moi, le capitaine a utilisé mes compétences dans le domaine financier pour créer et exploiter ces ressources, en m’enjoignant de rester dans les limites de la loi, jusque sur ses bords les plus extrêmes, mais pas au-delà. Je crois avoir été assez brillant dans ce domaine. J’ai monté une coopérative d’achat qui alimentait toutes les formations militaires sahariennes, présahariennes et pas mal de commerçants civils du sud, avec des réductions considérables sur les marchandises et les boissons (le SAGLE avant la lettre… ndlr). Tout le monde y a trouvé son compte, à commencer par mon chef et ses frais de gestion. Il a pu édifier un poste de rêve, d’une allure folle, peut-être un peu hollywoodien, mais tellement extraordinaire dans un cadre qui lui constituait un écrin somptueux. Le poste comprenait trois parties, chacune dotée d’une piscine, d’un mess, de douches et de logements confortables. La plus petite formait le domaine des officiers. Une autre, un peu plus grande, celui des sous-officiers et la dernière, la plus vaste, était réservée à la troupe. Des tubes luminescents, provenant directement de l’exposition coloniale de 1931, éclairaient les allées intérieures lorsque la nuit tombait. Des projecteurs étanches dans les piscines complétaient ces illuminations nocturnes. Nous possédions une centrale électrique où règnait un adjudant, un ancien lieutenant de vaisseau qui avait eu de gros ennuis et qui était reparti à zéro à la Légion. Un de ses bons camarades de promotion devenu amiral à Mers-el-Kébir, lui avait fourni un puissant moteur et les alternateurs nécessaires à cette débauche d’éclairage intense. Le camp possédait une chapelle ornée de vitraux représentant des sujets religieux, réalisés par des artistes légionnaires. La salle à manger du capitaine, destinée aux réceptions des hôtes de qualité, était décorée à l’alsacienne. Les serveurs et le maître d’hôtel officiaient en pantoufles de feutre afin de ne pas troubler les conversations. Au fond, la folie édificatrice de mon supérieur était devenue la mienne. Elle a fait de moi un chef d’entreprise, un brasseur d’affaires et m’a initié aux faux en écriture, mais pour une bonne cause. La Seconde Guerre mondiale nous est tombée dessus alors que je vivais dans un univers à part, où seules des réalisations encore plus stupéfiantes occupaient toutes mes pensées. J’avais atteint le grade tout neuf d’adjudant et passé mon brevet de chef de section. J’ai été muté en métropole, au début de la guerre, dans un régiment de volontaires étrangers. Ma nationalité déclarée pour mon engagement à la Légion étant suisse, il n’existait pas d’interdit à ce que je combatte contre des Allemands. Je ne tenais d’ailleurs pas à me voir mis à l’écart du conflit et à me retrouver au Tonkin. Il me paraît tout-à-fait superflu de vous parler des combats de mon régiment et de ma participation à diverses actions, dont j’ai quelque fierté, car les légionnaires de la section que je commandais, presque tous des anciens combattants républicains espagnols, à l’exception d’une poignée de Polonais, étaient animés d’une haine féroce contre les Allemands et savaient se battre. Je me suis retrouvé, avec ce qui restait de ma section, coupé de mon régiment par des panzers et mal en point, à cause d’une blessure plus gênante que grave. Nous ne voulions surtout pas être capturés. Nous savions ce qui nous attendait, moi pour mon passé, mes volontaires étrangers pour leur rôle pendant la guerre civile espagnole comme les Polonais. On se trouvait dans le département du Doubs. Nous avons eu beaucoup de chance ; les habitants nous ont aidés en prenant des risques énormes. Oui, ils nous ont vraiment aidés. Sans le vouloir réellement, nous avons sans doute constitué, avant la lettre, l’un des premiers maquis de métropole. Nous voulions reprendre le combat dès que possible en regagnant nos lignes. Mais il n’y avait plus de lignes à rejoindre. La débâcle, suivie de l’armistice, nous a obligés à rester terrés dans nos refuges. Il a fallu s’organiser pour durer. Inutile aussi de vous raconter comment nous avons dû, progressivement, nous structurer pour survivre, puis nous établir comme résistants, sur un territoire à géométrie variable allant du sud de l’Alsace au nord du Doubs, avec pour centre approximatif Delle… »

(à suivre…)

Antoine Marquet

1 Grandes guides : vivre sans compter, en excès…

2 Badois – badoise : habitants de la ville de Bad-Krozingen près de la frontière française.

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Lettre d'ailleurs nº 169

Publié le par Veilleurs

Lettre d'ailleurs nº 169

Où l’on découvre un sergent-major devenu caporal-chef et la toute prime jeunesse du lieutenant Fuhr…

La caisse noire (suite)

“Fuhr passa trois mois entiers sans avoir un moment de détente. Il apprenait lentement son nouveau métier, essayait de bien comprendre les textes administratifs qu’il avait pu réunir et redressait, très laborieusement, une situation qui lui avait complètement échappé sous la gestion de Delpit. Un contact avec son homologue de l’autre compagnie saharienne  s’était révélé d’un grand secours et lui avait restitué une certaine confiance en lui. Mais son caractère inquiet pour tout ce qui touchait aux manipulations d’argent, entretenait chez lui comme un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la somme découverte en excédent, toujours non identifiée et versée dans la caisse noire. Il avait envisagé toutes les hypothèses possibles, sans trouver une explication cohérente. L’idée qu’un contrôle découvrirait ce qu’il ne parvenait pas à comprendre et qui pourrait passer pour de la malversation, le taraudait. Il appréhendait de recevoir d’Alger une demande d’explications concernant une faute de gestion. Aussi, c’est avec soulagement qu’il entendit le capitaine, à l’issue d’un grand rapport, annoncer qu’il envisageait une liaison sur la capitale pour effectuer un renouvellement des approvisionnements, mission incombant, comme de coutume, à l’officier des détails. Avec le commandant de compagnie l’exécution s’enchaînait sur l’intention, sans solution de continuité. Deux jours après le grand rapport, à peine le temps de rassembler dans un dossier les problèmes sans solution apparente et de dresser la liste des achats à effectuer, le petit convoi de ravitaillement était prêt à partir pour Alger. Le voyage par la route, avec les camions destinés à ramener les achats, fut sans problème. Après avoir fait la tournée des fournisseurs et donné ses instructions aux chefs de voiture pour le chargement des marchandises, Fuhr se présenta à l’intendance. C’était au début de l’après-midi. Il faisait une chaleur accablante et lourde, comme souvent en bord de mer. L’officier des détails, en fonction depuis un trimestre, n’augurait rien de bon d’un contact établi dans des conditions aussi pénibles. Il s’adressa à la secrétaire, assez jolie fille d’ailleurs, dont le bureau portait l’indication : « Cabinet du Directeur ».

      -« Lieutenant Fuhr en mission à Alger ! Je désire me présenter au directeur, l’intendant Candéla, avant mon retour à Aïn-Sefra, pour le saluer, prendre éventuellement ses instructions et le courrier, s’il y en a pour notre compagnie. »

      -« Vous avez de la chance. Monsieur le Directeur vient rarement l’après-midi, en août. Il travaille à ses rapports chez lui. Mais il se trouve actuellement dans son bureau. Je vais lui demander s’il peut vous recevoir. »

Presque tout de suite le directeur ouvrit la porte lui-même, après avoir été contacté par la secrétaire et fit entrer, très courtoisement, le lieutenant dans un vaste et luxueux bureau où régnait une atmosphère feutrée. Une impressionnante bibliothèque murale, bourrée de journaux officiels reliés avec art et de livres de droit, occupait le fond de la pièce. Juste devant, il y avait un bureau vaste et confortable, à l’aspect ministériel. Désignant un fauteuil moelleux et profond, le directeur prononça, avec une certaine chaleur, quelques paroles de bienvenue en regrettant de n’avoir pas été averti de cette visite. Il aurait aimé inviter chez lui son visiteur, pour le remercier de l’hospitalité qu’il avait reçue durant son séjour imprévu dans la région d’Aïn-Sefra. Il lui proposa de rester à Alger un jour de plus, de manière à le recevoir le lendemain, invitation que déclina Fuhr qui devait prendre la route du retour de nuit, afin de ne pas rouler en pleine chaleur. Il venait simplement saluer le directeur et s’enquérir de la tenue des comptes de sa compagnie saharienne, puisque depuis trois mois il en était responsable. L’intendant parut étonné et embarrassé.

       -« Je suis le directeur de cette intendance, donc je dirige mon établissement. Cette fonctionne m’occupe à plein temps. L’un de mes grands subordonnés, est spécialement chargé de la comptabilité des corps de troupe. Je ne vois aucun document comptable sauf lorsqu’on me signale des anomalies ou des fautes importantes. C’est seulement au cours de mes inspections que je suis amené à me faire présenter la comptabilité. Mon service de contrôle ne m’a rien dit à votre sujet. Les bordereaux que j’ai pu voir passer sur mon bureau concernant votre compagnie, portaient le cachet « S.O. », c’est-à-dire « sans observation ». Puisque je n’ai pas été alerté, je pense que vos opérations comptables ne soulèvent aucune remarque et qu’il n’y a pas de redressements à effectuer. Pour moi la situation est claire. Il me semble que j’ai prononcé une imputation sur l’Etat, pour une perte subie dans votre porcherie. Il s’agissait d’une épidémie, en d’autres termes d’un cas de force majeure. Donc ce problème est maintenant réglé, sans suites pour vous. Par ailleurs j’ai reçu l’avis de sanction infligée à votre prédécesseur, ainsi que celui concernant sa mutation en Indochine. Je ne vois donc plus le moindre contentieux avec votre Saharienne. Je pense toutefois, si je comprends bien le sens de votre question, si vous désirez savoir si les écritures qui nous parviennent, en provenance de votre compagnie, présentent quelques imperfections dans la forme. Allez donc voir Monsieur Blum, au fond du couloir à gauche. Il assume la responsabilité du contrôle. C’est un expert remarquable. La Légion me l’a détaché pour occuper ce poste qui requiert une grande expérience. Il n’est que caporal-chef. Mais dans ses fonctions, dont l’importance ne vous échappe pas, il se situe au niveau d’un chef de service. Il vous dira tout ce que vous désirez savoir sur votre comptabilité, depuis le départ de Laurier. Comme il est administré par la Légion étrangère et qu’il lui voue une vénération profonde, je crois qu’il fera tout son possible pour réponde à vos questions. Ensuite revenez me voir avant de reprendre la route, mais seulement si vous en avez fini avec lui, car je pars dans un peu moins d’une heure pour une réunion à l’état-major. »

Le lieutenant trouva facilement, au bout d’un long couloir et sur la gauche, le bureau du caporal-chef Blum, d’ailleurs marqué par une pancarte discrète, portant le titre de « Contrôle ». La porte était ouverte. Il n’aperçut d’abord qu’un crâne gris et dénudé, avec tout autour, une couronne de cheveux blancs. Cela évoquait irrésistiblement les moines que l’on voit sur les couvercles des boîtes de fromage, avec une large tonsure naturelle bordée par d’abondants cheveux argentés, courant d’une oreille à l’autre. Le responsable du contrôle releva la tête en clignant des yeux. On devinait que c’était un homme habitué à vivre perpétuellement penché sur des papiers couverts de chiffres en rangs serrés, comme des bataillons alignés pour une étrange et lente parade. Les yeux qui fixaient Fuhr avaient dû être bleus, mais ils apparaissaient comme délavés, au travers de lunettes présentant la forme de fortes loupes. Ils constituaient, manifestement, les capteurs d’une machine impitoyable, conçue pour analyser ligne par ligne, chiffre par chiffre, les écritures et les comptes qui se présentaient dans leur champ scrutateur. Rien ne pouvait échapper à la pénétration d’un tel regard, lourd, inquisiteur et glacé. Un ventilateur se trouvait sur la table. Il était à l’arrêt, malgré la chaleur, car il aurait pu faire bouger les papiers et perturber par son souffle les actions de contrôle.

        -« Je suis le lieutenant Fuhr, officier des détails de la Saharienne portée d’Aïn-Sefra. L’intendant Candéla, auquel je viens de me présenter, m’a conseillé de venir vous trouver pour savoir si ma comptabilité présente quelques lacunes. Je suis neuf dans mes fonctions et pas tellement sûr de la forme que je donne à mes pièces comptables. »

Tandis qu’il parlait, un changement profond s’opéra sur le visage rond et blafard du responsable du contrôle. Sa face devint humaine et se colora, comme sous le coup d’une émotion intense. L’homme enleva ses lunettes. Oui, ses yeux étaient décidément bleus à cet instant. Ils devinrent même humides, tandis qu’ils fixaient intensément le lieutenant, tout surpris d’une telle transformation. Un sourire de vrai bonheur se répandait maintenant sur cette physionomie, totalement modifiée.

        -« Quelle joie et quelle émotion pour moi de vous revoir après tant d’années. C’est à peine si je trouve les mots pour le dire. » Le lieutenant eut un instant d’incompréhension totale. Ses pensées se bousculaient : « Il doit confondre. Je ne le connais pas. Faisait-il partie de ce peloton d’élèves caporaux qu’on m’a confié à mon arrivée à la Légion, il y a sept ans, pour mes débuts comme sous-lieutenant ? Il y avait dans le lot un vieux soldat, ancien officier à Verdun, ayant fini par échouer à la Légion. Non, on ne peut pas avoir tellement changé. Celui-ci est encore plus vieux et n’a aucun rapport avec mon épave de la Première Guerre mondiale. »

       -« Vous me connaissez et moi je n’arrive pas à savoir où j’ai pu vous rencontrer. Votre nom n’évoque aucun souvenir dans ma mémoire. »

       -« Il y a si longtemps mon lieutenant. Cela devait se passer en 1923. Vous n’en avez plus le souvenir peut-être. Vous deviez avoir un peu plus de trois ans. En ce temps-là, à la Légion je répondais au nom de Souffris. J’avais le grade de sergent-major. Je m’occupais souvent du petit bonhomme que vous étiez alors. Votre père, l’adjudant de compagnie Fuhr, se trouvait pour moi le plus fidèle et le meilleur de mes amis. Madame votre mère, si j’avais écouté ses conseils, m’aurait épargné bien des souffrances et des chagrins. Mais les choses sont ce qu’elles sont. »

Soudainement, surgissant du fond de sa mémoire, à la manière d’un torrent qui crève une digue, un flot de souvenirs et une succession d’images, jaillirent de replis mystérieux du cerveau de Fuhr, où le quart de siècle écoulé les avait ensevelis. Le seul nom de Souffris libérait, à la vitesse de la lumière, comme dans une boucle du temps, un passé enfantin d’une netteté incroyable. Bien sûr ! Son grand et magnifique ami, le sergent-major sanglé dans un uniforme confectionné pour lui par un maître-tailleur de haut vol, étincelant sous l’abondance des galons d’or correspondant à sa fonction ! C’était réellement son préféré entre tous. Il le plaçait juste après son père et sa mère, dans l’échelle de ses affections. Et puis il lui avait donné le petit ânon si drôle, mais si retors quand on le montait. Il le lui avait donné, juste parce que l’enfant l’avait trouvé merveilleux, dans la crèche vivante réalisée le soir de Noël, par la section de commandement de la compagnie. Le petit garçon aurait aimé figurer l’enfant Jésus dans cette crèche, mais il savait bien qu’il était beaucoup trop grand pour ce rôle. On l’avait remplacé par un ridicule poupon en celluloïd.

En ce temps-là, le garçonnet vivait dans un poste qui dominait un fleuve très violent à certaines périodes. On l’appelait l’Oum-er-rébia, ce qui signifiait « la mère des prairies », lui avait-on expliqué. Le poste protégeait un pont métallique très long et un village mi-indigène, mi-européen, avec un café tenu par un Grec jovial, quelques magasins et un souk. Les habitations restaient floues dans la vision qu’il en avait. Plus loin se dressait la montagne encore hostile. La région avait été pacifiée depuis peu de temps, à l’exception des cimes dominant le fleuve, où subsistaient quelques irréductibles guerriers, inexpugnables dans leurs grottes. Le village s’appelait Khénifra. Le poste avait été bâti pour abriter deux bataillons et un peu d’artillerie. Il avait connu un vrai désastre en 1917. On en parlait encore à voix basse. Le colonel Laverdure, sur une fausse information, avait lancé plus de 1500 hommes dans la montagne. Cinq cents d’entre eux avaient été massacrés. Il s’agissait d’une gigantesque embuscade montée par les Zaïans. Depuis leur soumission la garnison n’avait jamais plus été menacée, malgré la petite tache rebelle qui subsistait. Parfois quelques tireurs venaient la nuit, pour faire parler la poudre. On les appelait les Chleuhs. Une seule compagnie de Légion occupait désormais le poste, devenu trop vaste pour elle. Il avait été conçu à l’image d’un camp militaire comme ceux de Suippes ou de Mourmelon, sans doute sur des plans que possédait déjà le Génie. Dans le poste, cinq ou six bâtiments étaient réservés aux familles. En 1923, deux familles seules, vivaient dans l’enceinte fortifiée. Celle du commandant de compagnie, ménage sans enfant et celle de l’adjudant Fuhr, composée de sa femme et de son petit garçon. L’adjudant exerçait les fonctions de chef de la section de mortiers et d’adjudant de compagnie. Les sections sortaient pratiquement tous les jours pour des patrouilles de police, dans les douars environnants et, le plus souvent, pour des travaux de piste. On laissait dans le poste un petit nombre de légionnaires, ceux dont les fonctions étaient sédentaires, comme les servants de l’héliographe1, les cuisiniers, la garde avec ses sentinelles, les malades avec leur infirmier, l’armurier, les secrétaires et, d’une manière systématique, le sergent-major Souffris pour commander l’ensemble. Il remplissait alors le rôle de chef de poste. A ce titre il faisait le matin, puis l’après-midi, le tour de l’enceinte fortifiée, pour s’assurer que les sentinelles assumaient correctement leur mission, que tout était en ordre à la poudrière et qu’aucun légionnaire, en prétendue corvée, ne venait rôder autour des logements du capitaine et de l’adjudant de compagnie au risque d’importuner leurs épouses.

C’était toujours une joie pour l’enfant de le voir venir saluer sa mère, après avoir été s’enquérir auprès de « Madame Capitaine » si elle n’avait aucun souhait à formuler. Pour ces visites, le sous-officier était en général sanglé dans un uniforme resplendissant, avec une très belle fourragère. Le képi, un peu plus haut que ne l’aurait voulu le modèle réglementaire, rehaussait sa haute et fine stature, tout en mettant en valeur le blond clair de sa chevelure. L’après-midi, il prenait avec lui le petit bonhomme, tout fier de participer à la tournée d’inspection. En général le sergent-major emportait son fusil de chasse. Quand un corbeau suicidaire se posait sur le mur d’enceinte ou osait voler en coassant au-dessus de la porcherie, alors le fusil faisait entendre son effrayant tonnerre, que l’enfant redoutait tout en l’espérant passionnément. Avec la chute du volatile, le jeune Fuhr entrait en action. Il savait que sa mission consistait à retrouver l’oiseau, à le présenter au major qui opinait gravement du chef, à saluer réglementairement, les yeux dans les yeux et à prendre le pas gymnastique afin de le porter au chef cuisinier. Ce dernier faisait un peu peur à l’enfant, à cause d’une moustache gigantesque en accent circonflexe. De nationalité bulgare, il baragouinait dans une langue gutturale et inconnue. Il ne manquait jamais, cependant, de faire cadeau d’une friandise, d’une portion de gâteau ou d’un fruit à son petit visiteur, après la remise en mains propres de l’oiseau. Mais il devait d’abord dire d’une voix qu’il voulait réglementaire : « Un bouillon de corbeau pour le major, ce soir, Chef ! ». Le cuisinier répondait avec véhémence quelque chose d’incompréhensible qui déclenchait généralement le fou rire chez les aides cuisiniers. Il recevait solennellement sa récompense et détalait comme un lapin, pour rendre compte de l’exécution de l’ordre, après un salut réglementaire : « Mission accomplie, Major ! ». Il avait bien quelques doutes quant à la suite donnée par les cuisines à la remise de l’oiseau. A plusieurs reprises, en repartant, il lui avait semblé que le terrible chef des cuisiniers, l’avait lancé de très loin… dans la poubelle. Mais cette information, résultat d’une vision incertaine, ne paraissait pas devoir être communiquée au major, ce qui aurait pu altérer les moments qui le remplissaient de plaisir. Parfois, l’inspection par le chemin de ronde, pouvait se dérouler avec l’ânon…

(à suivre…)

Antoine Marquet

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Lettre d'ailleurs nº 168

Publié le par Veilleurs

Lettre d'ailleurs nº 168

La caisse noire (suite)  

Après une gestion calamiteuse Delpit est « viré » de sa fonction… Revenu, le capitaine regrette le départ de Laurier et dit à Fuhr qu’il s’est fait avoir par le « roi Louis » de bel-Abbès…

 

       -“Je crois, mon cher Delpit, que nous arrivons maintenant à l’heure de vérité. Je propose, puisque tous les personnels de la compagnie présents ont été soldés et, en attendant le verdict du toubib, que nous repartissions dans des enveloppes la solde de ceux qui sont absents ou en mission. Ceci fait, on va arrêter ensemble la caisse et vérifier si l’avoir en écritures correspond bien aux espèces sonnantes et trébuchantes qui se trouvent sur la table, puisque le coffre est vide. On verra si votre idée de travailler sans filet donne de bons résultats. Je souhaite que nous n’ayons pas d’ennuis de comptabilité, en plus de ceux que je vois se dessiner dans la porcherie. »

Les deux officiers, avec une application minutieuse, en procédant l’un après l’autre, de manière à se contrôler mutuellement, firent l’addition de toutes les dépenses et recettes, depuis la fin de la gestion de Laurier. Ce fut plutôt laborieux avant de parvenir au même résultat. Une fois la balance obtenue, ils comptèrent et recomptèrent l’argent en leur possession sur la table. Ils constatèrent avec une surprise incrédule, qu’il restait plus d’argent que ce qu’il aurait dû y avoir. Un peu plus de soixante mille francs. Cinq chiffres qui ne correspondaient à rien, suivis de deux décimales. Ils vérifièrent encore une fois les opérations, mais la saturation étant atteinte, les calculs se contredisaient.

       -« Nous sommes fatigués et il vaut mieux de reporter cet arrêté de caisse après la fête de Camerone. On reprendra tout, en vérifiant si chaque inscription est conforme à la pièce comptable correspondante. », murmura doucement Fuhr.

       -« On en aura pour un bon moment. C’est tout mon travail que vous voulez reprendre mon lieutenant. »

       -« Au point où nous en sommes, il vaut mieux savoir ce qui n’a pas marché, si c’est possible. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il a été nécessaire d’emprunter un million pour payer la solde. Votre achat de porcs reste très inférieur à la somme que j’ai dû emprunter à Fraunick. J’ai dans l’idée qu’une partie de cet emprunt vient de ce que vous avez changé la règle du jeu pour l’établissement des droits de chacun. Cependant nous avons plus d’argent que ce qu’indique votre registre. L’excédent représente plusieurs mois de solde pour vous, comme pour moi. C’est trop important pour qu’il s’agisse de fautes de manipulation. Vous auriez dû, pour arriver à ce brillant résultat, commettre beaucoup trop d’erreurs au détriment des légionnaires. Il est tout à fait impossible de retenir une telle hypothèse. Ceux qui émargeaient se seraient aperçus que vous vous trompiez. Il doit y avoir autre chose, de beaucoup plus grave, qui touche à la comptabilité et au registre-journal. Si vous aviez soigneusement fait votre caisse chaque soir, nous n’en serions pas là ! Il faut revoir toutes les inscriptions, ainsi que les décomptes des droits de chacun. Mais le téléphone sonne. C’est le docteur ! »

C’était effectivement le médecin-chef de la garnison. Fuhr prit l’écouteur, devint tout blanc et se tournant vers Delpit, résuma les informations qu’il venait de recevoir.

       -« Le médecin est allé examiner nos cochons. Il a ensuite téléphoné au vétérinaire du quartier de cavalerie à Sidi-bel-Abbès. Pas de doute ! Il y a une épidémie de fièvre porcine dans l’Oranais. Rien d’autre à faire que de subir et d’enterrer les animaux qui crèvent. Il faut simplement espérer que notre petit troupeau d’anciens, qui a été vacciné, ne sera pas contaminé. Il se trouve à l’écart de votre récente acquisition parce que le garde-cochons n’avait pas confiance. Le médecin m’a fait observer qu’au lieu de faire appel à lui lorsqu’il est trop tard, il aurait été préférable de l’avertir avant la conclusion du marché. Ces animaux se situent en dehors de ses compétences professionnelles mais il aurait pu contacter le service vétérinaire des armées. Cela dit, je propose d’arrêter tout jusqu’au premier mai matin. On s’enfermera dans le bureau des détails avec tous les documents comptables, les factures et même vos brouillons, si vous les avez conservés. Je ferai venir le comptable des ateliers automobiles. Selon von Borzyskowski, c’est une véritable machine à calculer. On pourra contrôler les opérations avec son aide. Maintenant on ferme le bureau pour se consacrer uniquement à la célébration de Camerone. »

Cette journée du trente avril, consacrée à la commémoration d’un fait d’armes de la Légion, partout dans le monde où cette troupe est en service, fut réussie et même brillante. La population de la garnison, comme de coutume, y assista et participa avec plaisir à la kermesse où les légionnaires avaient réalisé des stands de qualité. On s’y bousculait et on y gagnait parfois de forts jolis lots. Le capitaine qui se trouvait toujours au cœur du Sahara, en mission d’exploration topographique et géographique dans l’erg Chech, réussit à faire parvenir un message pour dire qu’il participait d’intention aux cérémonies de Camerone et qu’il rentrerait probablement dans la garnison le 14 mai, assez tard le soir ou plus certainement le 15, un peu avant midi. Le 1er mai jour férié consacré au démontage des stands et aux réintégrations de matériels, convenait à merveille pour faire le point sur la gestion de Delpit et tenter de retrouver l’erreur qui conduisait à un excédent aussi étrange qu’inquiétant. Aux deux officiers, s’était adjoint le caporal chargé du magasin des pièces détachées de l’atelier automobile, cette machine à calculer humaine chargée de vérifier les diverses opérations. Ils se mirent au travail, avec la volonté de tout reprendre à zéro. Au fil d’un contrôle de chaque ligne d’écriture des pièces comptables correspondantes, des factures payées et des rentrées diverses, on mit en évidence  deux erreurs stupides, tellement grotesques qu’on ne les voyait pas. Il s’agissait pour la première, de l’achat de viande de chameau, portée en recette au lieu d’être inscrite en dépense et pour la seconde, d’une faute d’étourderie à l’opposé, où une recette se trouvait dans la colonne des dépenses. Ces deux inscriptions erronées se compensaient à quelques francs près. Delpit aurait dû s’en apercevoir le jour même, en faisant la caisse en fin de journée. Il confirma qu’il avait effectivement découvert un petit déficit de quelques francs, qu’il avait procédé à une vérification, sans parvenir à déceler l’erreur d’aiguillage des deux inscriptions en cause. Il lui avait alors paru évident qu’il s’agissait d’une faute de manipulation monétaire, en payant un fournisseur en numéraire. Il avait par conséquent mis les quelques francs qui manquaient, dans le coffre, afin que l’arrêté de comptabilité soit conforme aux écritures. De toute façon, rien n’expliquait la somme en trop, restée sur la table. Après s’être torturé l’esprit pour retrouver une recette non inscrite sur le registre-journal, Delpit qui ne possédait d’ailleurs aucune pièce justificative de cette hypothétique rentrée de numéraire, finit par avouer le vide de son esprit et son impuissance à fournir une explication. Fuhr ayant libéré le caporal qui assumait les fonctions de machine à calculer, se plongea alors dans le fastidieux travail de l’établissement des droits de chacune des catégories de personnels. Cela consistait à reprendre pratiquement toute la solde, en s’appuyant sur les documents fournis, dans ce but, par l’intendance et par les bulletins officiels, dont il n’était pas certain qu’ils aient été mis à jour dans le passé. Il s’aperçut rapidement que des erreurs avaient été commises dans l’établissement des droits. Il en eut la confirmation en comparant le travail de Delpit à celui de Laurier, le mois précédent. A ces dépassements, qu’on pouvait comprendre bien sûr, en raison des incertitudes provoquées par l’obscure clarté émanant des notes administratives et des bulletins officiels, s’ajoutaient les cinq journées d’alimentation décomptées en moins. Il en résultait un trop perçu pour chaque légionnaire qui expliquait d’une part, le plaisir éprouvé par eux devant la générosité inattendue de l’administration et, d’autre part, ce recours obligé à l’emprunt, conduit en catastrophe auprès de Fraumick, de manière à compenser des erreurs d’interprétation beaucoup trop favorables à la troupe.

       -« Mon cher Delpit, dans mes prévisions les plus pessimistes, je me trouvais bien au-dessous de la réalité. C’est une pagaille exceptionnelle. Pour me résumer, vous avez distribué un peu plus de huit cent mille francs de trop, à l’ensemble du personnel. Il va falloir récupérer une telle somme. Impossible d’y parvenir sur un seul mois. Plusieurs mois seront nécessaires pour apurer cette dette envers l’Etat. Les légionnaires doivent penser aujourd’hui que Laurier les grugeait. Que vont-ils imaginer pour les futures soldes, lorsqu’il faudra récupérer ce « trop-perçu » ? Par ailleurs nous possédons un peu plus de soixante mille francs qui, apparemment, n’appartiennent à personne. Personnellement j’aurais préféré un déficit, parce qu’un déficit s’efface lorsqu’on le rembourse, mais pas un excédent. Que faire d’une pareille somme ? Quelles explications fournir à la hiérarchie au-dessus et sans doute à ceux au-dessous qui, le mois prochain, ne comprendront rien aux retenues imposées ? Mais il est bien tard maintenant. Nous n’avons pas mangé à midi. C’est presque l’heure du souper. Je propose que nous arrêtions tout. Demain vous reprendrez les calculs. Vous procéderez aux redressements qui s’imposent et vous arrêterez votre comptabilité. Vous me passerez la caisse et les registres. Nous les signerons ensemble. J’assumerai, dès cet instant, les fonctions d’officier des détails, tandis que vous prendrez mon peloton. Tout restera provisoire jusqu’au retour du capitaine, qui décidera de la suite à donner à une situation dont je me sens responsable, au moins partiellement, en tant que chef de corps par intérim. On va fermer dans le coffre les soixante mille francs en excédent, dans une enveloppe scellée, avec votre signature et la mienne. S’il y a un contrôle, on montrera l’enveloppe, avec le compte-rendu que je vais établir et placer à l’intérieur. »

       -« A vos ordres mon lieutenant ! J’aurais aimé néanmoins ne pas partir sur un échec. »

       -« L’échec m’est imputable car je vous ai laissé vous dépatouiller tout seul, sans vous épauler dans vos débuts dans un travail qui requiert une expérience administrative que vous ne pouviez pas avoir. »

Le 15 mai dans la soirée, comme il l’avait précisé par radio, le capitaine, avec un peloton en tenue de combat, rentra de la mission qu’il avait accomplie dans l’erg Chech. Les officiers, le président des sous-officiers et le poste de police, en tenue de parade pour la circonstance, l’accueillirent à l’entrée du quartier. Dans le respect des traditions il fut salué par les sonneries du « Caïd », du « Boudin » et par le refrain de la « Saharienne » qui était le chant de marche propre à la compagnie, afin que chacun dans le quartier sache bien que le capitaine reprenait la possession de la compagnie. Lui, ainsi que ses légionnaires, revenaient le visage marqué par le soleil implacable de l’erg, mais visiblement heureux d’un périple difficile, dans un désert minéral qui ne manquait pas d’une étrange beauté et d’un mystérieux pouvoir d’envoûtement.

C’est au mess des officiers, dans la salle de réception du capitaine, que Fuhr fit, en tête-à-tête avec son chef, le compte rendu de ses activités, durant le temps qu’il avait assuré le commandement de la compagnie par intérim. En quelques phrases, il résuma l’essentiel sur la vie de l’unité, la discipline, les rapports avec les autorités hiérarchiques, la mission de maintien de l’ordre qui lui avait été confiée, les festivités de Camerone et, pour terminer présentait ce qui constituait pour lui un échec flagrant. Il narra l’inspection inopinée de l’intendant, la gifle donnée par Laurier, la mutation en catastrophe de ce dernier, son remplacement par Delpit, une solde mal ficelée, l’emprunt fait à Fraunick et l’achat d’un lot de cochons contaminés. Enfin, il soumit au capitaine sa décision d’assumer provisoirement les fonctions d’officier des détails, pour corriger une situation dégradée, dont il portait la responsabilité. Le capitaine l’avait écouté sans interrompre et sans que son visage cesse de manifester l’attention courtoise qu’il portait à son interlocuteur.

       -« Mon cher Fuhr, en dehors de cette grotesque affaire d’intendance, je constate que tout s’est bien passé. Monsieur Candéla, que je ne porte pas mon cœur, a eu bien tort de venir faire son inspection sans s’annoncer. Le départ de Laurier constitue une perte grave pour la compagnie. Il ne fallait pas accepter que le colonel commandant le 1er étranger, notre gestionnaire pour les personnels, le mute en Indochine en le remplaçant par un sous-lieutenant frais émoulu de Coëtquidan. Il pouvait et devait rester ici. La Légion voit, actuellement, ses effectifs doubler en Indochine. Elle ne manque pas de cadres de combat pour un tel accroissement de volume. Il suffit de promouvoir ceux qui en sont capables. Mais nous manquons cruellement de personnels qualifiés aptes à remplir les fonctions d’officier des détails dans un bataillon ou une compagnie autonome comme la nôtre. Un comptable sérieux qui soit susceptible d’être formé comme gestionnaire, on en découvre rarement. Le sens des chiffres, la minutie, la patience et un penchant naturel pour la précision, constituent des dons peu fréquents. Vous auriez dû y penser et demander qu’on attende mon retour, pour une décision qui engageait ma responsabilité pécuniaire personnelle. A Sidi-bel-Abbès le « Père Légion » a sauté sur l’occasion, en pensant que l’encadrement ici était suffisamment riche pour que je me tire du pétrin où cet intendant, à l’esprit étriqué, nous a précipités. Je me fiche complétement de la perte subie à la porcherie. C’est l’occasion de l’imputer à l’Etat, comme catastrophe naturelle, en soulignant qu’il s’agit d’une conséquence directe du contrôle de Monsieur Candéla. Vous me ferez un rapport du genre fielleux dans ce sens. Je le signerai, en lui donnant la plus grande diffusion possible. »…

       -« Mais mon capitaine j’essaye actuellement d’obtenir que le colon qui nous a vendu des cochons qu’il savait malades, nous restitue l’argent du marché. »

       -« Cela m’étonnerait beaucoup. Pour moi je préfère engager le fer. Mais, en définitive, l’essentiel à mes yeux c’est que pendant mon absence, la compagnie se soit bien comportée, que vous ayez rempli la mission de maintien de l’ordre avec efficacité et que la célébration de Camerone se soit déroulée d’une manière parfaite. Pour ce qui concerne vos aventures administratives, je vous confirme votre maintien comme officier des détails. Vous continuerez à remplir les fonctions d’adjoint. Delpit aura la charge de votre peloton. Je ne vous retire pas vos fonctions annexes concernant la formation des tireurs aux armes lourdes, les brevets d’infanterie et la conduite des véhicules dans les dunes. Je veux que vous rameniez votre situation administrative à la normale, sans secousses inutiles, en échelonnant les ponctions à faire sur cinq ou six mois. J’en parlerai au prochain grand rapport, afin que tout le monde le sache bien. Les chefs de section transmettront à leurs hommes ce qu’ils devront savoir de cette histoire de redressement financier. Est-ce clair ? »

       -« Oui, très clair. Mais je n’ai aucune qualification pour assumer ces fonctions. J’aurais préféré tenir le poste, juste le temps nécessaire, pour qu’on mette en place un vrai spécialiste. »

       -« Il y a eu un problème au moment où vous commandiez la compagnie. Il me semble équitable que vous le régliez vous-même. Vous partirez en Indochine l’an prochain, comme la chose est prévue au plan de relève Légion. Donc de toute façon, le temps que vous consacrerez à votre nouvelle fonction, restera limité. Une telle expérience ne me paraît pas inutile. Vous deviendrez un commandant de compagnie particulièrement averti, pour avoir assuré une tâche administrative de cette nature. »

       -« Je ferai de mon mieux, mais il me semble qu’il serait souhaitable que je passe quelques jours à la direction de l’intendance à Alger, de manière à suivre un stage rapide de formation, dans une discipline où je suis complètement novice. Par ailleurs, comme je vous l’ai déjà dit, j’ai dans le coffre un excédant en numéraire de l’ordre de soixante-cinq mille francs, avec un peu de monnaie en plus. Nous n’avons pas réussi à identifier d’où provenait une telle somme. Sans doute d’omissions diverses dans l’inscription des recettes, peut-être plusieurs fautes dans les manipulations monétaires ou de quelque chose dont je n’ai même pas conscience, que je ne parviens pas à voir et qui sautera aux yeux du personnel chargé du contrôle de notre comptabilité. J’aimerais m’en ouvrir à l’intendance, pour savoir ce qu’on doit faire, avant d’entrer de plain-pied dans la peau d’un officier des détails. »

       -« En aucune manière. Il ne faut pas alerter l’intendance d’Alger ou d’ailleurs. Les contrôles s’effectuent avec un décalage de l’ordre d’un trimestre. Dans trois mois vous serez un responsable chevronné. Vous aurez retrouvé les erreurs de Delpit. Je comprends vos scrupules. Mais je couvre tout. Vous n’avez pas de souci à vous faire. J’estime que d’ici moins d’un mois, tout sera régularisé. Je vous autorise cependant à écrire au trésorier de l’autre compagnie saharienne. C’est un vieil officier servant à titre étranger. Je le connais bien. Il sera tout heureux de vous rendre service. Il fait de temps en temps une liaison à Sidi-bel-Abbès. Tenez, je vais l’inviter à passer une journée chez moi. Vous pourrez ainsi lui poser toutes les questions que vous voudrez. Mais commencez d’abord par prendre connaissance du règlement militaire relatif à l’administration des corps de troupe, ainsi que des différents textes d’application que nous avons dans les archives. Ce n’est pas d’une lecture amusante, mais elle vous permettra de trouver une réponse à la plupart de vos interrogations, avant la venue de notre hôte. Pour l’argent sans propriétaire légal, vous allez me le donner. Je vais le mettre dans la caisse noire. Elle est à sec. Inutile de conserver cet argent dans le coffre-fort. On nous le ferait prendre en compte au premier contrôle, pour le verser à la Caisse des dépôts et consignations, où il serait perdu pour nous. Bien entendu, si vous découvrez l’origine de cette manne providentielle, l’argent restera à votre disposition. Je consens à ce que vous alliez en liaison à Alger, avec un ordre de mission, dans trois ou quatre mois, pour y renouveler nos approvisionnements des mess et du foyer. A cette occasion, vous pourrez passer à la direction de l’intendance par pure courtoisie. Vous verrez bien, alors, si quelque chose cloche dans votre gestion. Maintenant envoyez-moi Delpit. Je tiens à le connaître. »

(à suivre…)

Antoine Marquet

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Lettre d'ailleurs nº 167

Publié le par Veilleurs

Lettre d'ailleurs nº 167

La caisse noire (suite)
 

Science hydraulique, solde mouvementée et la mort du cochon.

« Le lendemain Fuhr dut partir de toute urgence, avec un peloton porté, pour ramener le calme dans une oasis où un problème de partage de l’eau avait pris une tournure explosive. En lui confiant cette mission, le responsable des Territoires du sud, lui avait précisé qu’il en estimait la durée à quelques jours, une semaine tout au plus. En fait, l’agitation de la petite palmeraie s’était propagée aux oasis voisines. De vieux clivages dans les populations avaient resurgi, sous l’effet de l’onde de choc née d’une répartition d’eau en apparence injuste. En réalité après examen des données du litige, il apparut que le débit de la nappe avait diminué et était la cause réelle d’une pénurie mal supportée. Le retour au calme demanda quelques démonstrations de force militaire, beaucoup de palabres et une incitation intelligente à la rénovation d’un système de captage des eaux qui remontait à la nuit des temps. Il y avait heureusement, parmi les légionnaires du peloton, un ingénieur hydrologue d’origine italienne, qui avait travaillé en Libye et qui ne manquait pas d’expérience. Fuhr apprit à cette occasion que les nappes phréatiques, dans un terrain homogène, présentent l’allure d’une branche d’hyperbole équilatère1. Intuitivement, les anciens de l’oasis, lorsque le Sahara s’était asséché, longtemps auparavant, avaient creusé des puits, à petite distance les uns des autres, de manière à rejoindre la nappe d’eau. Ils avaient relié ces forages, au niveau de la nappe, par une galerie de faible diamètre que seuls les hommes de petite taille pouvaient creuser et entretenir. La galerie débouchait, à l’air libre, à la hauteur des jardins de la palmeraie. Avec le temps, la population n’avait conservé que l’idée d’un entretien routinier et superficiel du système des « foggaras », conçu par ses anciens. L’équilibre des eaux souterraines avait changé avec le temps. Plusieurs puits, loin en amont, s’étaient ensablés. Le canal, plus ou moins bouché par endroits, ne suivait plus la bonne hyperbole équilatère prévue. Sous la direction de l’ingénieur légionnaire, avec l’aide d’un volontaire de petit gabarit, pour restituer un conduit souterrain qui suive la courbe idéale, calculée dans toute sa beauté mathématique, le problème de l’eau fut résolu. L’agitation cessa dans l’oasis où elle avait commencé, sous l’effet de l’abondance de l’eau retrouvée. Les villages voisins demandèrent à leur tour, l’aide du grand sourcier de la Légion pour une rénovation de leurs « foggaras ». Fuhr laissa son ingénieur hydrologue sur place, avec un véhicule et fit rentrer le peloton dans ses quartiers, puisque le retour au calme semblait acquis. On était à quelques jours de la célébration du combat de Camerone. Le 30 avril est une commémoration sacrée à la Légion. Il y a la prise d’armes du matin, le récit du combat suivi d’un défilé et, dans l’après-midi, une joyeuse kermesse qui se termine par une représentation théâtrale à base de sketches évoquant avec humour la vie à la compagnie. L’inquiétude taraudait Fuhr. Il se demandait d’abord, comment Delpit se tirait de ses fonctions administratives. Certes il avait laissé von Borzyskowski, avec le commandement de l’unité, la consigne de surveiller le nouvel officier des détails, de l’épauler et d’éviter qu’il ne prenne le mors aux dents sur des voies aventureuses. Mais il savait le lieutenant en second préoccupé par la préparation de la revue automobile, donc peu enclin à contrôler un trésorier à ses débuts. Apparemment tout s’était bien passé, comme le lui affirma von Borzyskowski dès le retour dans le quartier. Il ajouta qu’il n’avait regardé la comptabilité que superficiellement, le responsable lui paraissant très à l’aise. Il signala que Delpit lui avait demandé l’autorisation de procéder à l’achat d’un lot de cochons, cédés par le propriétaire pour un prix dérisoire. Quelque chose comme une faillite ou une histoire de partage, il ne savait plus au juste, mais une occasion à saisir. Devant l’enthousiasme du jeune officier et après quelques hésitations il avait donné son accord. Il aurait préféré qu’on pût avoir le temps de faire une petite enquête sur le vendeur et sa ferme, mais voilà, il fallait se décider sans délai. Il continua en disant que la solde était prête. Il s’en était assuré. L’ordinaire fonctionnait parfaitement. De l’avis général, la nourriture présentait un progrès en qualité et en quantité, par rapport à un passé récent. Enfin, sur un plan plus général, il n’y avait pas eu de gros problèmes au niveau de la compagnie, du moins ce qu’il en restait. Toutefois des tas de papiers, auxquels il fallait répondre, attendaient Fuhr, son remplaçant ne se sentant pas qualifié pour le faire. Borzyskowski s’était contenté de signaler aux différents correspondants ayant posé des questions, que le commandant de compagnie par intérim se trouvait en mission de maintien de l’ordre et les réponses devraient attendre son retour. Il y eut pour ce retour beaucoup de travail. Fuhr ne parvint pas à examiner, comme il l’aurait souhaité, la gestion de Delpit, durant son absence. Il fallait sans délai rendre compte de la mission de maintien de l’ordre qui lui avait été assignée. Il s’y ajoutait la réintégration des matériels, les ordres à donner pour la prise d’armes du 30 avril, les réponses aux questions urgentes posées par Sidi-bel-Abbès d’une part et l’autorité territoriale d’autre part, ainsi qu’un nombre considérable d’autres obligations qui ne souffraient pas de retard. Il convoqua cependant l’officier des détails dans son bureau, dès qu’il se découvrit un instant pour l’entendre faire un bref compte rendu.

      -« Où en êtes-vous ? Avez-vous préparé la solde ? Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées et les problèmes non résolus ? »

      -« Mon lieutenant je pense n’avoir aucun problème à vous soumettre. A vrai dire, conformément à vos directives verbales, au moment de ma prise de fonction, je me suis efforcé de simplifier au maximum la comptabilité et la gestion des magasins que mon prédécesseur s’était ingénié, par excès de scrupules comptables, à complexifier au point de la rendre inextricable. J’ai travaillé avec un œil neuf et le souci de rendre chaque opération aussi simple que possible. Vous verrez que les articles stockés ont été regroupés par grandes catégories et qu’il y a dix fois moins de colonnes dans les registres, ce qui permet un contrôle plus rapide des inventaires. Pour la solde je l’ai arrêtée, mais je ne l’ai pas préparée dans les enveloppes comme cela se faisait auparavant, Je préfère travailler comme je l’ai vu faire à Sidi-bel-Abbès, en direct, sans filet. C’est une énorme simplification. Si je commets une erreur de manipulation au détriment de la caisse, je paierai de ma poche. Mais je ne commettrai pas d’erreur. Nous sommes deux pour vérifier chaque versement en numéraires. Il y aura le caporal François et moi. Non, sincèrement, j’espère que tout se déroulera au mieux et que je réussirai un sans-faute. Dans le calcul de la solde, je pense avoir bien respecté les droits de chacun. Je n’ai procédé qu’à un seul changement toujours avec le souci d’aller au plus simple. Mon prédécesseur avait l’habitude d’arrêter sa comptabilité le 20 de chaque mois. Comme il restait dix jours à courir jusqu’au paiement de la solde, il fixait un prix moyen et arbitraire, pour les journées d’alimentation à venir. Il fallait donc, le mois suivant, rectifier cette estimation pour tenir compte de la dépense réelle. Moi je m’arrange pour arrêter la solde le 25 et non le 20. Bien sûr il faut travailler plus vite et y consacrer quelques soirées bien denses, en plus des journées normales. Pour le mois d’avril je ne ferai rembourser que 25 journées d’alimentation, puisque j’ai pris la date du 25 comme butoir comptable. Mais le mois suivant, la comptabilité de l’ordinaire retrouvera son rythme normal, du 25 avril au 25 mai. Ainsi je ne m’impose pas une estimation approchée, puis une correction ensuite. Evidemment les légionnaires y gagneront cinq jours d’alimentation ce mois-ci. Ils auront un peu plus de numéraire pour la fête de Camerone. Ensuite la situation se normalisera d’elle-même. Je pense que c’est beaucoup plus pratique que ce qui se faisait antérieurement. J’aurai un bon coup de collier à donner entre le 25 et le 29 de chaque mois, mais après, il y aura un retour au calme complet. »

      -« Vous n’auriez pas dû faire cette translation de cinq jours d’alimentation, d’un mois sur l’autre. Si les légionnaires perçoivent ces cinq jours, en plus de la solde habituelle, que vont-ils penser ? Que vous vous êtes trompé ou qu’auparavant on ne leur donnait pas ce à quoi ils avaient droit. Ils subodoreront un détournement à leur encontre. Cette simplification risque de nous causer des ennuis et de faire croire à la mutation de Laurier pour malversation. Par ailleurs le lieutenant von Borzyskowski m’a parlé d’un achat de porcs. Donnez-moi quelques explications sur cette transaction. Je vous avais demandé de n’entreprendre aucune spéculation ou opération de cette nature, avant le retour du capitaine. »

      -« C’est exact. Mais c’était une occasion exceptionnelle ! Un prix très bas. Une affaire à ne pas laisser passer. Un colon pris à la gorge qui avait besoin de numéraire tout de suite. Je me suis dit que même si vous n’acceptiez pas cette transaction, je pourrais la payer de ma poche et récupérer plusieurs fois ma mise, bien que je ne tienne pas à faire du commerce. Vraiment aucun risque ! Mais j’ai, bien sûr, demandé l’autorisation de procéder à cet achat au lieutenant von Borzyskowski, qui me l’a accordée. »

      -« Bien. Je ne reviendrai pas sur cette décision. Vous payez la solde demain après-midi ! J’assisterai au début de l’opération. Je m’absenterai ensuite pour vérifier si tout est prêt pour la prose d’armes et la kermesse. Je m’arrangerai après pour participer à la fin de votre travail et à l’arrêté de caisse qui suivra. Vous aurez une journée très chargée, avec beaucoup d’occasions d’énervement et des risques nombreux de mauvaise manipulation du numéraire. Restez attentif et conservez votre calme. Ne cherchez pas à vous presser. Vous voulez travailler sans le système des enveloppes, c’est-à-dire sans la ventilation préalable de la solde, comme Laurier le faisait auparavant. Vous avez pris des risques. Alors il faut procéder avec calme et méthode. C’est la contrepartie des acrobaties exécutées sans le filet de sécurité. »

Fuhr, malgré les tâches multiples qui marquèrent cette journée du 29 avril, parvint à assister au début de la solde. Apparemment tout se passait correctement et dans le calme. Delpit, s’il semblait un peu tendu, procédait de manière méthodique et attentive. Il prenait le temps de vérifier chaque somme et de cocher, sur une liste nominative annexe, les versements effectués. Le lieutenant en second remarqua qu’il y avait un service d’ordre efficace et qu’on se présentait avec discipline devant la caisse. Beaucoup de légionnaires quittaient le bureau des détails en affichant un large sourire. Il sortit pour interroger l’un d’eux. Il semblait particulièrement ravi.

      -« Je sais que tu as reçu un peu plus d’argent que d’habitude, parce que nous avons modifié le régime des retenues pour l’alimentation. Cela a été dit au rapport. Je vois que tu es plutôt content. Qu’est-ce qui te réjouit autant ? »

      -« A vos ordres mon lieutenant ! Je ne m’attendais pas à toucher tout cet argent. Il me semblait que j’avais pas mal dépensé au foyer et voilà que je perçois trois fois plus que ce à quoi je croyais avoir droit. Je vais pouvoir faire la fête. » Fuhr enregistra quelques réponses dans le même sens, ce qui fait naître en lui une certaine inquiétude. Un légionnaire émit l’idée que le nouvel officier des détails devait savoir mieux calculer les droits des soldats. Il ajouta que Laurier ne lui avait jamais inspiré confiance. Son surnom de « Nasus » n’y était pas pour rien. Son nez proéminent lui conférait une allure de rapace. Evidemment, une telle réflexion, Fuhr l’avait prévue, dès que le nouvel officier des détails lui avait présenté ce changement de régime dans le remboursement de l’ordinaire. Et dire que le mois suivant verrait une diminution en contrecoup ! Ces fluctuations étaient vraiment inutiles et dangereuses. Le lieutenant se promit de revenir pour assister à la fin des versements et surtout pour participer aux laborieuses opérations de vérifications, accompagnant toujours la clôture de la solde, après l’ultime versement au porcher de la compagnie, le dernier par tradition à émarger d’une plume incertaine, l’œil vague et l’haleine fleurant l’alcool. Il était encore dans son bureau à présider une réunion des principaux responsables de la prise d’armes et de la kermesse pour mise au point des derniers problèmes, quand le sous-lieutenant Delpit le fit demander de toute urgence.

      -« Qu’est-ce qui arrive ? Pourquoi cette urgence ? J’étais en réunion, mais de toute façon je serais revenu dans un quart d’heure comme je vous l’avais dit.»

       -« Je vais être en panne de numéraire. Je ne sais pas comment je m’y suis pris. Le coffre-fort est vide et il me reste, à vue de nez, de quoi payer une dizaine de légionnaires avec ce que j’ai encore sur la table. Je savais que je serais un peu juste à cause de l’achat du troupeau de porcs, mais vraiment pas à ce point. Que dois-je faire ? Arrêter les versements et envoyer un sous-officier au Trésor Public de Colomb-Béchar pour y prendre des fonds, ou bien emprunter l’argent dont j’ai besoin à un de nos fournisseurs d’ici. La première solution entraîne un retard d’une journée au moins à cause de la distance et de l’état de la route. La seconde est immédiate. Mais elle demande que vous parliez vous-même au commerçant susceptible de nous rendre ce service. Je ne suis pas encore assez connu ici. Il sera évidemment remboursé très rapidement. Il me faudrait un million de francs. »

En ce temps-là on n’utilisait que les anciens francs. Un million constituait une somme importante certes, mais à la mesure d’un commerçant local. Il n’y avait pas à épiloguer devant cette situation d’urgence. Si on interrompait la solde, il y aurait de l’agitation. Il fallait continuer à payer quitte à taper un de nos fidèles fournisseurs. Il convenait, avant tout, d’éviter d’ébruiter une défaillance grave dans la trésorerie de la Légion. On décortiquerait cette affaire après le 30 avril, en petit comité, oui, à deux ou trois, pas plus. La fête devait se dérouler sans que personne puisse soupçonner une faute de commandement, ni émettre un doute quant à la solidité financière de la Légion. Fuhr fila dans son bureau, prit le téléphone et réussit du premier coup à avoir le propriétaire des « Grandes Galeries du Sud ». Cet établissement, assez important par sa taille, alimentait un vaste territoire. On y trouvait une quantité considérable d’articles divers allant de la quincaillerie à l’alimentation en passant par la droguerie, la parfumerie, le matériel électrique et les petits moteurs pour les pompes. Evidemment, les militaires constituaient la clientèle privilégiée. Le propriétaire, Fraunick, avait servi, longtemps auparavant, dans la compagnie. Il y avait assumé les fonctions de gérant du foyer comme sous-officier, puis, en prenant sa retraite, s’était fixé sur place en ouvrant un bazar qui constituait une sorte de réplique de celui qu’il dirigeait comme militaire en activité. En quelques mots le lieutenant exposa ses difficultés en numéraire et demanda si on pouvait lui prêter un million sur-le-champ, en précisant que le secret le plus absolu devait entourer la chose. L’emprunt serait restitué dans un délai très court.

       -« Mon lieutenant je dispose de cette somme, un peu par négligence car j’aurais dû la verser à la poste, à mon compte courant, il y a plusieurs jours. Elle est à votre disposition. Je suis heureux et fier de pouvoir rendre service à mon ancienne compagnie. Vous me peinez en me disant que vous me signerez une reconnaissance de dette et en me demandant le secret sur cette affaire. Je vous monte l’argent moi-même, directement à votre bureau. Il y aura peut-être des problèmes de numéraire, car dans mon commerce avec les gens des douars, je suis toujours payé en petites coupures, de préférence ayant beaucoup servi. Vous savez bien qu’ici, les gens du bled n’aiment pas les grosses coupures et les billets neufs. Vous ne me restituerez rien en liquide. Envoyez un chèque à mon compte courant, avec votre prochain règlement. Mais je crois que si cela fait un peu plus de billets à distribuer, vos légionnaires s’y retrouveront bien. »

Grâce à la célérité de Fraunick, les opérations de paiement ne connurent qu’une interruption de courte durée, à peine perceptible. Par contre elles subirent un certain ralentissement, en raison du nombre important de billets de faible valeur à manipuler. Le commandant de compagnie par intérim assista de bout en bout à ce dernier acte, en notant la surprise ravie de ceux qui émargeaient et empochaient à la hâte, des liasses épaisses, qu’ils ne savaient plus où fourrer, pour saluer réglementairement en sortant. Son inquiétude grandissait à mesure que la masse monétaire changeait de camp. Le dernier à émarger fut, comme toujours, le légionnaire responsable de la ferme de la Légion et de la porcherie. Mais, contrairement à son habitude il ne donnait aucun signe de la gaieté qui l’animait habituellement, gaieté souvent accentuée par une légère ébriété à son début. Au contraire, son apparence lugubre et solennelle faisait penser à un ordonnateur de pompes funèbres dans l’exercice de ses fonctions. Avec un accent très fortement hispanique, mêlé de quelques expressions empruntées à la langue germanique, il rendit compte qu’un des cochons, du lot acheté par le trésorier, venait de crever après une brève et spectaculaire agonie. Il ajouta que cinq autres cochons de la même provenance, présentaient des symptômes, plus ou moins accentués, de la paralysie qui avait affecté le premier. Il termina en précisant qu’il avait pris la précaution d’isoler les animaux récemment achetés, de ceux qu’on possédait déjà. Dès le début, il avait eu le pressentiment d’un danger, avec l’arrivée de ces tristes cochons étrangers. Delpit devint blanc comme un linge, laissa tomber la liasse de billets qu’il tenait en mains et dit d’une voix altérée par l’émotion :

       -« Il faut faire venir un vétérinaire d’urgence pour comprendre ce qui nous arrive et enrayer l’épidémie. Celui qui m’a vendu les porcs devait savoir qu’ils étaient malades. Je vais lui faire rendre gorge et récupérer l’argent. »

       -« Il n’y a pas de vétérinaire ici. Je vais téléphoner à notre médecin d’aller jeter un coup d’œil à la porcherie et de prendre contact ensuite avec le vétérinaire militaire de Sidi-bel-Abbès, pour savoir ce qu’il faut faire. J’ai l’impression qu’il n’y a d’ailleurs pas grand-chose à entreprendre, s’il s’agit d’une épidémie. Espérons que nos cochons qui sont vaccinés tiendront le coup. Pour le moment il faut en finir avec la solde, préparer les enveloppes de ceux qui se trouvent en mission et hors-garnison, puis arrêter la comptabilité et faire la caisse. On verra alors s’il y a ou non de la casse. »

Fuhr, joignant le geste à la parole, prit le téléphone pour expliquer au médecin-capitaine de la garnison, le problème qui venait de survenir à la porcherie de la Légion et lui demander son aide, bien que la chose n’ait qu’un rapport lointain avec le service de santé. »

(à suivre…)

Antoine Marquet

1 http://www.mathcurve.com/courbes2d/hyperbole/hyperboleequilatere.shtml

 

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